Washington traque le butin genevois des Karimov

Banques et argent saleLa justice américaine dépose deux plaintes destinées à saisir un demi-milliard de dollars déposés à la banque Lombard Odier. Ces fonds seraient issus de pots-de-vin versés en Ouzbékistan.

Gulnara Karimova (dernier «selfie» sur Twitter avant sa disparition des écrans radars en février 2014) avait acquis une propriété à Cologny, désertée à l’été 2013.

Gulnara Karimova (dernier «selfie» sur Twitter avant sa disparition des écrans radars en février 2014) avait acquis une propriété à Cologny, désertée à l’été 2013.

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la suite des enquêteurs fédéraux suisses et de l’escouade de magistrats qui, de Stockholm à Paris retracent la comptabilité de la flamboyante madame Karimova, Washington déboule dans l’une des plus importantes affaires de blanchiment jamais instruite en Suisse.

Le Department of Justice (DoJ) continue de traquer les commissions hors norme – plus de 800 millions de francs – qu’aurait exigé la fille du chef de l’Etat ouzbek entre 2004 et 2013, en échange de l’ouverture de la téléphonie mobile du pays à trois multinationales: le suédois TeliaSonera et les russes Vimpelcom et MTS. Cette fois, la justice américaine vise plus d’un demi-milliard de dollars «issus de la corruption» qui étaient, fin 2010 en dépôt sur des comptes numérotés chez Lombard Odier et, dans une bien moindre mesure, Union Bancaire Privée (UBP). Au nom de la loi américaine contre les régimes kleptocrates. Et parce que des fonds ont transité par New York.

Des comptes dont Gulnara Karimova serait la bénéficiaire, cachée par un entrelac de sociétés «offshore». Washington ne vise cependant jamais nommément l’aînée de l’ancien apparatchik qui règne sur le petit pays d’Asie centrale depuis la fin de l’URSS. Elle est simplement «l’officiel gouvernemental A» dans les deux plaintes civiles déposées jeudi.

Coup de massue sur Vimpelcom
Genève, Gulnara Karimova connaît. Elle s’y est installée entre 2009 et 2013, représentante de son pays au Palais des Nations. Elle avait besoin de se déplacer, ce qui a valu à Cointrin une éphémère ligne régulière avec Tachkent. Moins mobile depuis deux ans – la rumeur voudrait qu’elle soit en résidence surveillée à Tachkent, victime d’une guerre des clans – elle a également requis de solides services bancaires durant ses années genevoises.

La justice américaine relate par le détail le circuit de la corruption supposée. Cas d’école? Un pot-de-vin versé en février 2011, par Vimpelcom. La société russe, dont le siège est à Amsterdam, transfert 10 millions de dollars en quatorze fois – afin de rester sous les écrans radars. L’argent finit chez Lombard Odier, sur un compte ouvert dès 2008 au nom de Takilant, société écran appartenant à une jeune confidente de Gulnara, Mademoiselle Avakyan. Celle-ci serait aujourd’hui condamnée au silence, dans une geôle ouzbek. A l’époque, les versements sont camouflés sous forme de «paiements bidons au profit de sociétés ouzbeks factices, sans aucun service en retour», selon les enquêteurs américains.

A lui seul, Vimpelcom aura versé, entre 2006 et 2012, 134 millions qui ont fini chez Lombard Odier. Le sixième plus important groupe de téléphonie au monde, a mis fin hier aux poursuites le visant aux Etats-Unis et aux Pays-Bas, en acceptant de payer une amende de 835 millions de francs. C’est la deuxième plus importante pénalité pour corruption prononcée, après celle contre Siemens en 2008.

Visés, 555 millions à Genève
La justice américaine étale sur des pages l’addition des pots-de-vin. Ceux versés par Vimpelcom – 153 millions de dollars au total. Il y a aussi les 364 millions venant de TeliaSonera. Sans oublier les 380 millions attribués à MTS.

Les circuits varient. Via la banque lituanienne Parex. Ou par le biais de comptes hongkongais de Standard Chartered ainsi que via des banques new-yorkaises. Il y a les transferts vers les sociétés-paravent: Takilant mais aussi Tozian, Swisdorn, Expoline. Parfois les fonds bougent. Mais restent à Genève. Ainsi, en novembre 2011, 3,5 millions sont virés sur un compte ouvert au nom de la société-écran Tozian, cette fois au sein de l’établissement UBP.

Au total les Etats-Unis arrêtent à 555 millions le décompte du total des fonds qui étaient déposés fin 2010 chez Lombard Odier et issus «de pots-de-vin – ou de fonds liés – au bénéfice de l’officiel gouvernemental A». C’est-à-dire de Gulnara Karimova. Ils citent un relevé bancaire montrant que, en mars 2014, 373 millions étaient encore déposés au sein de l’établissement.

Dans l’entourage de la banque de la rue de la Corraterie, on se refuse à commenter ces chiffres. Ni à expliquer ce qui a empêché les services de la banque de détecter la vraie nature du demi-milliard peu à peu accumulé sur ces comptes. On répète cependant que «c’est Lombard Odier qui a alerté le MROS - l’autorité suisse anti-blanchiment - après avoir eu des soupçons en 2012». Une alerte qui devait déclencher toute l’enquête en Suisse. Du côté de l’UBP, on ne fait «aucun commentaire à ce stade». (TDG)

(Créé: 19.02.2016, 21h02)

Tout le monde veut ces 800 millions gelés

En Suisse ce qui est vite devenu «l’affaire Karimova» démarre dès la fin juin 2012. Après un avertissement de Lombard Odier, le Ministère public de la Confédération ouvre une enquête. Un mois plus tard, deux ressortissants ouzbeks sont arrêtés, à Genève, et plus de 800 millions de francs gelés. En septembre, la Suède ouvre une enquête sur son opérateur de télécoms TeliaSonera, pour corruption. Au fil du temps, 19 pays se joignent à l’enquête.

Gulnara Karimova quittera Genève et son poste de représentante permanente à l’ONU en juillet 2013. Des perquisitions sont menées peu après dans sa villa de Cologny. Suivies par la mise sous enquête de l’intrigante.

Les Etats-Unis peuvent-ils obtenir les fonds mis sous séquestre en Suisse? «La procédure pénale garde la primauté», rétorque une porte-parole du Parquet fédéral à Berne. Autrement dit, pas touche au grisbi, tant que l’enquête helvétique se poursuit.

La remarque vaut pour la procédure civile intentée par les Etats-Unis. Mais sonne également comme un avertissement pour le gouvernement ouzbek, qui répète depuis des mois être la vraie victime de cette affaire – n’hésitant pas à mettre en avant la purge contre Gulnara Karimova et ses conseillers. «J’espère que cet argent ne sera pas transféré à ce gouvernement criminel aux ordres de la famille Karimov», balaie Nadejda Ataïeva, activiste réfugiée, à la tête de l’Association des droits de l’homme en Asie centrale.

Pour prétendre à des fonds saisis en Suisse – ou aux Etats-Unis – «le régime devra prouver en quoi il est victime», souffle un spécialiste londonien du dossier. Or présenter les pièces ayant conduit à la condamnation des proches de la fille du président «peut vite s’avérer délicat», estime ce dernier.

L’implication des Etats-Unis dans cette gigantesque affaire reflète surtout «leur collaboration étroite avec la Suisse sur les grandes affaires de corruption – ce fut déjà le cas pour celle en lien avec le Kazakhstan», estime, à Berne, un expert de la question des fonds bloqués. Qui rappelle que la doctrine suisse vise à ce que ces centaines de millions saisis profitent à «à la population de l’Etat concerné». Hier, le Département américain de la Justice assurait lui aussi agir pour les peuples «ayant souffert de la corruption et des abus de pouvoir». A vérifier. Dans de nombreuses années.P.-A.SA.

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