«La même question inquiète revient dans les capitales que je visite»

InterviewPour Christine Lagarde, directrice générale du FMI, l'élection française dissipera une inconnue qui pèse sur l'économie mondiale.

Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire internationale, lors de son arrivée à la rencontre annuelle avec la banque mondiale, en octobre 2016, à Washington.

Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire internationale, lors de son arrivée à la rencontre annuelle avec la banque mondiale, en octobre 2016, à Washington. Image: EPA/KEYSTONE

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Washington accueille toute la semaine les «réunions de printemps» du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Il s'agit de la première édition de ce rassemblement des grands argentiers de tous les pays du monde depuis l'élection de Donald Trump. Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, a accordé une interview au Figaro et aux quotidiens européens de l'alliance Lena.

La reprise économique prend de l’ampleur, même en Europe. Elle peut aussi se heurter au risque politique, ce que vous appelez le «glaive du protectionnisme». En France, l’élection présidentielle est-elle un choix entre le repli sur soi et l’ouverture au monde?

En tant que française et responsable du FMI, je me garderai d’en dire trop. Il y a, c’est évident, une incertitude sur le résultat de l’élection, une préoccupation croissante. La même question inquiète revient dans toutes les capitales que je visite. La France compte par son rôle dans le monde, par le poids de son économie dans l’euro et parce que certaines idées viendraient y perturber l’architecture même de l’Union européenne. Le plus tôt cette inconnue sera levée et mieux cela vaudra pour l’économie mondiale et pour les 19 pays de la monnaie commune.

Les États-Unis sont eux aussi tentés par le repli. Trois mois ou presque après son arrivée à la Maison Blanche, Donald Trump a-t-il vraiment mis en œuvre son agenda protectionniste?

Aux États-Unis, il y a déjà une grosse différence entre ce qui était l’argumentaire électoral et les mesures effectivement prises. Je préfère me concentrer sur les décisions réelles, les politiques appliquées et les lois mises en œuvre, plutôt que sur l’interprétation qui en est donnée ici où la. Au G20 j’ai trouvé un secrétaire américain au Trésor soucieux de travailler en commun et de prendre des positions raisonnées. C’est rassurant. Nous devons démontrer dans la durée les avantages de la coopération. Cette semaine, j’entends bien profiter de la session de printemps du FMI et de la Banque mondiale pour continuer de discuter ce qui est bon pour la stabilité, pour la prospérité et pour la prospérité.

Le sort de l’euro est-il en jeu dans la course à l’Élysée?

C’est clairement un sujet en débat. Il pèse sur la stabilité mais aussi la confiance en la zone euro. Si un grand pays partenaire se demande si son destin est d’appartenir au club ou au contraire de le quitter, c’est un énorme point d’interrogation pour tous les autres.

Si l’euro sort indemne des élections françaises et allemandes, croyez-vous à une relance de l’intégration dans la zone euro?

Pourquoi pas ? Ce serait sûrement cohérent avec le projet initial. L’astuce consistera à faciliter l’union monétaire et budgétaire tout en respectant les cultures nationales, les traditions et les racines de chacun. Comment garder les pieds sur terre en adhérant à une communauté plus large ? J’ai retenu la leçon apprise quand j’étais ministre du commerce. Si vous êtes un petit joueur en compétition avec de très grandes économies, vous n’êtes pas très fort. Si vous rassemblez les petits joueurs dans un ensemble à la taille des États-Unis et de la Chine, alors vous pouvez faire entendre votre voix.

La zone euro serait-elle aujourd’hui capable de supporter une nouvelle crise financière ? Quelles sont les réformes nécessaires, voire urgentes?

La zone euro est certainement bien mieux équipée qu’en 2008. Elle peut s’appuyer sur les moyens du Mécanisme européen de stabilité (MES), elle a renforcé la supervision et la régulation des banques. Mais pour elle ce n’est pas encore «mission accomplie». (En matière de finances et d’endettement publics, NDLR), il lui faut un Pacte de stabilité et de croissance clair, efficace et respecté, davantage qu’aujourd’hui en tout cas. Il faut aussi une politique budgétaire commune. La capacité de lever et de gérer de la dette à l’échelon de la zone monétaire. Un ministre des finances unique. Et une union bancaire achevée.

Que voulez-vous dire par «lever et gérer la dette au niveau de la zone euro»?

Soyons clairs. Je ne parle pas d’euro-obligations (eurobonds), c’est un sujet brûlant. Je laisse à Jean-Claude Juncker, aux présidents et aux chefs de gouvernement le soin de décider comment y parvenir. Il y a beaucoup de projets sur la table. Mais pour beaucoup d’anciens collègues, ce pourrait être l’étape suivante, une fois que la convergence économique est atteinte et une discipline commune imposée.

Les 19 de l’euro ne sont même pas parvenus à s’entendre sur une impulsion budgétaire équivalente à 0,5% du PIB afin de stimuler la croissance, ce que recommandent le FMI et la commission européenne. Pourquoi?

Parce que la réforme de la zone euro est inachevée. Toutes les mesures budgétaires restent prises au niveau national. J’espère que l’expérience européenne acquise grâce au plan d’investissements Juncker donnera le coup de fouet vers un vrai budget commun.

Comme l’UE et l’OCDE, vous appelez aussi à réduire les déséquilibres commerciaux «excessifs». La République fédérale devrait-elle en tirer les conséquences et, par exemple, relancer de grands travaux chez elle?

En un mot, la réponse est oui. Les pays qui ont de très forts excédents devraient chercher à les réduire. Avec une population vieillissante, l’Allemagne a une aspiration légitime aux excédents. Mais pas au niveau d’aujourd’hui: 4% du PIB seraient justifiés, mais sûrement pas 8%. La bonne nouvelle est que l’Allemagne a déjà commencé à réinvestir, par exemple dans le financement des réfugiés et les chantiers d’infrastructure. C’est aussi l’un des rares pays qui s’engage à financer l’aide au développement à hauteur de 0,7% de son PIB.

Donald Trump a-t-il raison de critiquer les excédents commerciaux allemands?

Je ne me priverai pas de dire qu’un excès de déséquilibre, d’inégalité ou d’instabilité financière n’est bon ni pour la stabilité, ni pour la continuité de la croissance.

La relance économique voulue par Donald Trump peut-elle changer la donne?

Les anticipations comptent pour beaucoup, disent les économistes. Aux États-Unis, le pari sur une relance budgétaire et une réforme fiscale a libéré l’optimisme. Cela se voit sur les marchés, où les actifs sont au plus hauts depuis près de huit ans. Reste à évaluer la mise en œuvre politique, le calendrier, l’effet induit, bref ce que cela produira dans la réalité. Si la vague d’optimisme relance l’investissement privé, la recherche et le développement, ce sera bon pour l’économie.

Le Brexit va-t-il coûter cher aux Britanniques et à leur croissance?

Le FMI avait prévu une croissance bien plus faible que celle que le Royaume-Uni a connue ces derniers trimestres. Pourtant nous commençons à voir les premières répercussions du Brexit, sur le revenu disponible et sur la dépréciation de la livre. Et plus on entendra parler d’entreprises et d’institutions qui songent à se relocaliser à Francfort, Paris ou Dublin, plus il y aura d’incertitude pour un pays qui a fait un centre financier majeur de sa capitale.

Pourquoi le FMI prend-il d’encore plus de temps que la zone Euro pour se décider sur le renflouement de la Grèce ?

Nous voulons que le plan repose sur «deux jambes». Nous avons besoin de réformes robustes, nous progressons dans cette voie: notre équipe va retourner en Grèce pour écrire le chose noir sur blanc, dans le cadre d’un accord qui lie toutes les parties. Nous avons besoin aussi que la dette soit soutenable. Et pour y parvenir, une restructuration de la dette grecque sera nécessaire. Nous n’en sommes pas là, les discussions doivent encore aboutir.

Vous êtes-vous au moins rapproché des créditeurs européens sur la question cruciale de l’excédent budgétaire qu’Athènes devrait dégager dans la durée, afin de rembourser ses dettes?

Il y a deux dimensions. Le court terme, qui entre dans le programme du MES (le fonds de sauvetage européen, NDLR) et pourrait entrer dans le notre, si nous sommes partie prenante. Ensuite, il y a le cheminement budgétaire à long terme. Il déterminera l’aptitude de la Grèce à supporter sa dette. Quoi que le FMI décide de financer, ce sera sur la base du cheminement budgétaire grec et sur la foi de notre propre analyse de la «soutenabilité» de la dette. Il n’y a aucun doute dans notre esprit: une part de restructuration est nécessaire. L’analyse de la «soutenabilité» de la dette nous permettra de dire combien.

A long terme, nous estimons qu’il serait sage que la Grèce dégage un excédent budgétaire primaire de 1,5 % du PIB, compte tenu de ce que le pays a déjà traversé et de sa capacité de réforme. Si les Européens l’évaluent différemment, nous en tiendrons compte. En tout cas, le FMI ne pourra pas s’accommoder de prévisions déraisonnables ou d’un cadre macro-économique indéfendable.

Est-il concevable que le FMI ne s’associe pas au plan grec, comme le craignent les Européens ? A l’inverse, des élus américains s’inquiètent de voir le FMI prêter trop d’argent à la Grèce pour trop longtemps. Comment allez-vous réconcilier les points de vue?

La Grèce a demandé que le FMI participe. Cette participation est plausible si Athènes légifère sur des réformes substantielles et si la dette grecque est restructurée de manière à devenir «soutenable» selon les critères du Fonds. Oui, c’est plausible et nous voyons déjà des progrès sur la première partie de la proposition.

Le volume de notre possible contribution financière n’est pas nécessairement la dimension la plus importante. Financièrement, le MES a les épaules assez solides. Ce qui compte plus aux yeux des Européens, c’est notre discipline, notre impartialité et notre expertise, établies sur de longues années.

Donc sans restructuration de la dette grecque, le FMI ne participera pas...

Nous ne participerons pas au programme si la dette grecque n’est pas soutenable d’après nos critères et sur la base de paramètres raisonnables.

Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe, a mis en colère les Grecs et d’autres pays méditerranéens en leur reprochant, figurativement, de dépenser tous leurs revenus «dans l’alcool et dans les femmes» avant tendre la sébile. Qu’en dites-vous?

Je n’aime pas ces propos. Je ne connais pas le contexte, mais je ne les aime pas. (TDG)

Créé: 17.04.2017, 22h31

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