La Banque nationale suisse provoque une onde de choc

Politique monétaireStupéfaction générale! La banque centrale abolit le cours plancher de l’euro par rapport au franc, introduit le 6 septembre 2011. Les milieux économiques manifestent surtout des craintes et critiques.

Bien qu'il ait auparavant affirmé maintenir le cours plancher, Thomas Jordan, président de la Banque nationale suisse, annonçait le contraire jeudi.

Bien qu'il ait auparavant affirmé maintenir le cours plancher, Thomas Jordan, président de la Banque nationale suisse, annonçait le contraire jeudi. Image: AFP

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Stupéfaction générale dans toute la Suisse. La banque nationale (BNS) a décidé hier d’abolir le cours plancher de l’euro par rapport au franc, fixé à 1,20 franc le 6 septembre 2011. La direction générale avait pourtant tout fait pour que personne ne puisse prévoir un tel choix.

«Après avoir effectué une évaluation de la situation, il y a moins d’un mois, nous sommes totalement déterminés et convaincus: le cours plancher de l’euro par rapport au franc doit rester le pilier de notre politique monétaire», affirmait encore lundi dernier le vice-président de la banque centrale helvétique, Jean-Pierre Danthine, sur RTS. Son supérieur, Thomas Jordan, manifestait lui-même une volonté similaire le 18 décembre, lors d’une conférence de presse.

Depuis jeudi matin, à 10 h 30 précises, le franc flotte pourtant à nouveau librement vis-à-vis de l’euro. Sans filet! Et une véritable onde de choc semble s’être emparée des milieux économiques suisses. Sans distinction de branche. «Les mots me manquent. Ce que la BNS provoque là constitue un véritable tsunami. Non seulement pour l’industrie d’exportation et le tourisme, mais aussi pour l’ensemble du pays», estime le président du directoire et du conseil d’administration de Swatch Group AG, Nick Hayek. L’émotion du patron du leader mondial de l’horlogerie est compréhensible. Plus de 90% de la production horlogère suisse est exportée et la moitié, voire les deux tiers des montres vendues en Suisse le sont à des touristes étrangers (observations de Credit Suisse). Le poids de ces données doit être évalué au regard d’un euro qui a plongé jeudi jusqu’à 78 centimes et le dollar à un peu plus de 70 centimes.

Contradictions

Le porte-parole de Swissmem (organisation faîtière de l’industrie des machines, des équipements électriques et des métaux, branche dont plus de la moitié du chiffre d’affaires provient des exportations), Ivo Zimmermann, ne se contente pas d’exprimer des regrets: «La manière d’agir de l’institut d’émission contredit les annonces et les garanties formulées encore récemment.»

En fait, tous les secteurs de l’économie nationale manifestent des inquiétudes. Parmi les détaillants, Migros Genève encourage les consommateurs «à saisir les enjeux du moment et à privilégier les achats en Suisse, afin de soutenir l’économie du pays».

Perte de crédibilité

Le président de la fondation Genève Tourisme & Congrès, Paul Muller, évoque une cruelle réalité: «En quelques minutes, les prix de nombreux professionnels du tourisme viennent de connaître une hausse involontaire à deux chiffres. L’annonce de la BNS nous a complètement pris de court. La compétitivité de la Suisse est menacée, avec des risques considérables pour l’emploi.»

Une des vedettes nationales parmi les experts en devises, Thomas Flury, de la recherche d’UBS, se montre lui-même très critique vis-à-vis de la banque centrale: «Avec sa décision d’hier, l’établissement a perdu une grande part de sa crédibilité sur le marché des changes.»

Mais où peut dès lors se situer l’intérêt, hypothétique, d’abandonner le cours plancher de l’euro? Se protéger d’énormes risques de pertes induits par des mesures que devrait prendre jeudi prochain la Banque centrale européenne (BCE): un grand plan d’assouplissement quantitatif, constitué, entre autres, d’achats en masse d’obligations souveraines.

Un tel dispositif vise, en priorité, à affaiblir la monnaie unique au point de favoriser la relance et l’inflation dans la zone euro. Face à de telles perspectives, l’exposition de la BNS serait devenue excessive en continuant d’acheter de l’euro, au point de gonfler la somme de son bilan, potentiellement, jusqu’à un multiple du PIB (produit intérieur brut) helvétique. Fabrizio Quirighetti, responsable des investissements du groupe Syz, estime que la décision de la BNS s’explique en ces termes.


BNS: «Une décision libératoire, extraordinaire et temporaire»

Mais quelle mouche a piqué la Banque nationale suisse? Question incongrue sous les lustres du siège, zurichois, où, placide, le président du directoire, Thomas Jordan, a tenu conférence de presse jeudi en début d’après-midi. Si la BNS abandonne son taux plancher de change, c’est qu’elle considère certainement que la Banque centrale européenne (BCE) va se lancer dans l’achat de dettes souveraines d’Etats européens. Dos au mur: c’est ainsi que s’est sentie la Banque nationale suisse. La décision de ces achats de dettes, qui devraient intervenir dès jeudi prochain, aura pour conséquence de déprécier fortement l’euro (lire ci-dessus). Elle entraîne in fine de la création de monnaie – ce qui augmente sa quantité et baisse sa valeur. Du coup, si la BNS avait persisté dans sa volonté de soutenir le cours plancher à tout prix, elle aurait dû acheter des euros à un niveau trop large pour ses épaules.

Petit rappel. C’est en juin que la Banque centrale européenne a annoncé son changement de politique monétaire. Dans les mois suivants, la BNS a acheté massivement des euros. Mais, contrairement à ce qu’elle prétendait en assurant que son bilan pouvait gonfler sans problème, le taux plancher était intenable. La question, politique, d’un bilan pouvant atteindre la taille du produit intérieur brut (PIB) de la Suisse s’est posée de façon toujours plus pressante.

Au-delà de cette question, la BNS assure qu’elle a aussi été orientée dans son choix par un franc qu’elle ne juge plus «fortement surévalué» par rapport à l’euro, mais simplement «surévalué». En clair: l’envol du franc suisse par rapport à l’euro devrait être contenu à une altitude acceptable. Et la réintroduction d’un taux de change flottant permettrait ainsi à la monnaie suisse de varier dorénavant dans les deux directions, à la hausse et à la baisse!

Le président du directoire de la BNS a utilisé de qualificatifs se voulant réjouissants ou rassurants. Aux yeux de Thomas Jordan, il s’agit d’une décision «libératoire, extraordinaire et temporaire». Et d’affirmer «que le taux plancher n’allait plus atteindre ses objectifs à moyen terme, et qu’il valait mieux l’abandonner au moment où personne ne s’y attendait».

La seconde composante de l’équation est le dollar. A l’inverse de la BCE, la Banque centrale américaine (Fed) suit depuis quelques mois une politique restrictive, en raison du boom économique des Etats-Unis. Qui a pour conséquence de raréfier les dollars sur le marché et d’en augmenter ainsi la valeur. Or, gros problème pour la BNS, le franc ancré à l’euro suivait la dévalorisation de celui-ci par rapport au dollar. D’où la certitude que le franc se retrouvait trop déprécié par rapport à la monnaie américaine. Mais promis, a prévenu Thomas Jordan, l’arrêt de l’achat d’euros ne signifie pas que la BNS va cesser d’être active sur le marché des changes! Elle continuera de suivre l’évolution du franc par rapport aux monnaies les plus importantes et agira s’il s’éloigne trop de ce qu’elle estime sa juste valeur face à différentes monnaies clé (qu’elle n’a pas souhaité énumérer).

Risques pour les collectivités publiques du pays? Oui. La BNS prend le risque de pertes sur ses devises et donc de réduire sa capacité à verser de l’argent aux cantons. Stupeur et colère des entreprises exportatrices? La BNS veut les rassurer en disant qu’elles ont réussi à s’adapter au franc fort et qu’elles pourront encaisser le choc d’une appréciation supplémentaire. Spectre d’un krach boursier? «Les marchés réagissent toujours très fortement à de telles nouvelles, car ils sont pris de court», conclut Thomas Jordan. A suivre, dès aujourd’hui.

Thomas Thöni - Zurich (TDG)

(Créé: 15.01.2015, 22h33)

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