Enorme fuite de données à Panama: 12 chefs d'Etat touchés

Panama PapersDes millions de documents de la société de domiciliation offshore Mossack Fonseca sont parvenus à plus de 350 journalistes. Des chefs d’Etat, hauts dignitaires, hommes d’affaires, mais aussi des criminels, ont monté des sociétés-écrans pour gérer leurs affaires.

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Par O. Zihlmann, T. Plattner, C. Boss, A. Haederli, Ch. Brönnimann, L. Würgler, L. von Burg, N. Illien et P. Burnier

Onze millions et demi d’e-mails, de courriers, de contrats et d’extraits de comptes bancaires, couvrant une période d’activités de 1977 à décembre 2015. En résumé, la plus grosse fuite de tous les temps. Elle révèle d’obscures manœuvres à l’échelle mondiale, des transferts de fortunes plus que suspects et des montages financiers de personnes condamnées ou poursuivies par la justice. Parfois pour des crimes très graves: trafic de drogue, crimes de guerre ou prostitution de mineurs.

Les données proviennent d’une société de domiciliation offshore basée à Panama, Mossack Fonseca, d’où le nom de Panama Papers donné à l’ensemble des éléments tirés de cette fuite. Une source a transmis 2,6 térabytes de données à la Süddeutsche Zeitung, qui les a partagés avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et ses partenaires. Plus de 350 journalistes ont participé à ce travail, qui a pris plusieurs mois. Parmi eux, The Guardian, Le Monde, BBC Panorama, La Nación ou Asahi Shimbun.

En Suisse, le travail a été coordonné par la cellule enquête du Matin Dimanche et de la SonntagsZeitung. Le résultat est publié dès ce dimanche soir sur les sites de 24 heures, la Tribune de Genève, le Tages-Anzeiger et le Bund, appartenant tous au groupe Tamedia.

Un artifice utilisé pour la corruption

Les Panama Papers dévoilent comment des chefs d’Etat et des membres de régimes autoritaires ont utilisé ces structures offshore à l’abri des regards. Dans une ampleur inimaginable jusqu’ici. Bien souvent, la provenance des fonds demeure inexpliquée. Ces montages n’ont pas toujours été déclarés.

En matière de corruption, les sociétés offshore sont un artifice prisé. Voilà quelques années, des analystes de la Banque mondiale et de l’ONU avaient passé au crible 213 affaires de corruption qui avaient fini devant un tribunal. Dans près de trois quarts des cas, au moins une société boîte aux lettres avait servi à cacher le vrai propriétaire des fonds. Pour un total de 56,4 milliards de dollars.

Cette fuite montre le fonctionnement de 214'000 sociétés-écrans, trusts et fondations dans vingt et une juridictions, des îles Vierges britanniques à Samoa, dans le Pacifique Sud. Les fichiers informatiques, minutieusement mis à jour, révèlent les noms des intermédiaires ayant demandé la création de ces sociétés, des personnes en relation avec elles, ainsi que les véritables propriétaires.

1500 contacts en Suisse

La Suisse est concernée au tout premier plan par les Panama Papers. L’arc lémanique en particulier. Un nombre important de ces sociétés est monté et géré depuis notre pays. Mossack Fonseca, la société de domiciliation d’où proviennent les documents, dispose d’une succursale à Genève, rue Micheli-du-Crest 4, dans le quartier de Plainpalais. Cette dernière compte une dizaine d’employés.

Dans les Panama Papers, on retrouve plus de 1500 personnes en Suisse. La plupart travaillent dans quelque 500 fiduciaires, cabinets d’avocats ou banques. Ces Suisses contribuent à une part très importante du chiffre d’affaires de Mossack Fonseca. En juin 2015, on comptait 6428 sociétés actives enregistrées depuis la filiale genevoise, soit 17% du total.

12 chefs d’Etat et 60 proches

Le plus vaste et le plus complexe montage offshore que nous avons découvert tourne autour de l’un des meilleurs amis de Vladimir Poutine, le président russe. Mais on trouve également:
- Cinq chefs d’Etat en fonction, dont l’actuel premier ministre islandais, le président ukrainien et le président argentin, ainsi que sept anciens chefs d’Etat.
- Soixante et un membres de la famille de chefs de gouvernement ou leurs amis proches. Par exemple Li Xiaolin, la fille de l’ancien premier ministre chinois Li Peng. Les familles des chefs de régimes autoritaires, notamment au Congo, en Azerbaïdjan et au Kazakhstan.
- Au moins huit ministres ou anciens ministres, sur quatre continents.
- Au moins une centaine de politiciens, militaires, juges ou membres de fédérations sportives. Tous sont tenus à un devoir de transparence. En théorie.

Les sociétés-écrans ne sont pas illégales en soi. Elles servent dans la plupart des cas à garantir la confidentialité sur des transferts d’argent. Les intermédiaires qui utilisent ce système insistent sur le fait qu’elles protègent des clients légitimes et leur fortune d’origine tout à fait légale.

Des criminels en nombre

Dans les faits, la réalité semble tout autre. Des journalistes indépendants de près de 80 pays ont analysé durant des mois les milliers de sociétés apparaissant dans les Panama Papers. Ils ont pu voir qui se cache derrière elles, qui les utilise et dans quels buts. Le résultat est dévastateur. On y trouve Rami Mahklouf, cousin de Bachar el-Assad et financier du régime syrien. Alors qu’il figurait depuis 2011 sur les listes de sanctions internationales, il a longtemps continué à profiter de l’anonymat de sociétés offshore. Il ne s’agit pas d’un cas isolé. Ali Dabaiba, banquier du clan Kadhafi, en Libye, et Alaa Moubarak, fils de l’ancien président égyptien, aujourd’hui en prison, ont aussi utilisé des sociétés-écrans. Et encore:
- L’ancien premier ministre ukrainien, condamné pour blanchiment d’argent, extorsion et fraude.
- Un gouverneur du Nigeria, condamné à 13 ans de prison pour avoir détourné 250 millions de dollars.
- La veuve de l’ancien dictateur guinéen, accusée par les Etats-Unis d’avoir reçu 5,3 millions de dollars de pots-de-vin.
- Un ancien ministre de la Défense géorgien, poursuivi pour corruption.
- Le fils du premier ministre malaisien, actuellement dans le viseur du Ministère public de la Confédération dans le cadre de l’affaire de corruption 1MDB. Le montant total détourné est colossal: 4 milliards de dollars.

La liste n’est pas exhaustive. De nombreux criminels plus ordinaires cachent aussi leur argent dans des sociétés offshore. Comme cet homme d’affaires américain condamné à 8 ans de prison pour avoir eu des relations sexuelles avec des enfants. La justice l’accusait d’avoir travaillé au cœur d’un réseau de prostitution enfantine de Saint-Pétersbourg, qui louait les services de filles âgées parfois de 13 ans seulement. Depuis la prison, l’entrepreneur a continué à tranquillement administrer sa société offshore. Cette dernière possède toujours une adresse dans le canton de Lucerne.

Des barons de la drogue, des trafiquants d’armes ou de faux documents, ainsi que des mafieux, cherchent aussi à protéger leur anonymat. On trouve même une société offshore qui a de toute évidence livré du kérosène aux forces aériennes syriennes, leur permettant de bombarder des populations civiles. Dans de nombreuses situations, le rôle exact des sociétés trouvées dans les Panama Papers reste à découvrir.

Une démission à Panama

Les autorités de poursuite pénale butent très vite contre un mur lorsqu’elles tentent de démêler des structures offshore. Igor Angelini, chef de l’unité des investigations financières d’Europol, explique que ces montages «jouent un rôle très important dans les schémas de blanchiment d’argent». Le même constat vaut pour la corruption: «Les sociétés-écrans sont utilisées en particulier pour transférer des pots-de-vin.» L’expert en matière de sanctions onusiennes Hans-Jakob Schindler observe un problème similaire dans la lutte contre le terrorisme international. «Pratiquement chaque groupe terroriste d’une certaine importance a utilisé de tels montages», explique-t-il. Des personnes suspectées de financement du terrorisme apparaissent dans les Panama Papers.

En fin de semaine, Mossack Fonseca a écrit à ses clients leur signalant que l’entreprise avait été victime d’une fuite de données massive de ses serveurs e-mail. Questionnée il y a deux semaines par le Consortium international des journalistes d’investigation au sujet d’un certain nombre de clients problématiques, l’entreprise rejette la responsabilité sur ses partenaires locaux, qui sont, eux, en relation avec les clients finaux. «Depuis quarante ans, Mossack Fonseca a opéré au-dessus de tout soupçon. Notre société n’a jamais été accusée ou inculpée en relation avec des actes criminels», a expliqué un porte-parole de l’entreprise à Panama City.

Mais juste après l’un des directeurs, Ramon Fonseca, a démissionné de son poste de conseiller du président panaméen.

cellule-enquete@lematindimanche.ch


D’où viennent ces données?

L’entreprise Mossack Fonseca (MF), basée à Panama City, a été fondée par l’Allemand Jürgen Mossack et le Panaméen Ramon Fonseca. Le second a longtemps travaillé à Genève. Depuis les années 1970, MF crée des sociétés-écrans puis les vend à ses clients dans le monde entier. Ce sont généralement des intermédiaires, qui les revendent ensuite à des particuliers.

Une source a transmis, sans contrepartie, ce qui semble être la totalité des archives et des données informatiques internes de MF au quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, qui les a partagées avec ses partenaires. D’un volume total de 2,6 térabytes, cette fuite concerne 11,5 millions de fichiers (e-mail, pdf, xls, tif, doc, etc.), couvrant une période allant de 1977 à décembre 2015. Grâce à ces documents, on peut retracer la vie de 214'488 entités, incluant des sociétés, des trusts ou des fondations, installées dans 21 juridictions. Les plus fréquemment utilisées sont les îles Vierges britanniques (113'600), Panama (48'400), les Bahamas (15'900) et les Seychelles (9600).

En juin 2015, 37'000 sociétés créées par MF étaient encore actives. Une sur six a été mise en place depuis la Suisse. MF emploie plus de 500 personnes dans 40 villes à travers le monde, dont Genève et Zurich. T.P.

(TDG)

Créé: 03.04.2016, 21h28

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Le volume des données

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Une collaborations internationale

Plus de 350 journalistes de près de 80 pays ont mené l’enquête.

Voyant que la quantité de données à analyser était beaucoup trop importante pour un seul journal, la «Süddeutsche Zeitung» a partagé les données avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et ses partenaires. Au total, 376 journalistes de 109 médias ont participé à ce travail, qui a pris plusieurs mois. Parmi eux, «The Guardian», «Le Monde», «BBC Panorama», «La Nación» ou «Asahi Shimbun».

En Suisse, le travail a été coordonné par la cellule enquête du «Matin Dimanche» et de la «SonntagsZeitung». Le résultat est publié simultanément dans les quotidiens «24 heures», la «Tribune de Genève», le «Tages-Anzeiger» et le «Bund», appartenant tous au groupe Tamedia.

L’ICIJ, basé à Washington, est une organisation qui promeut la collaboration entre journalistes d’investigation par-delà les frontières. Comme beaucoup d’organisations américaines, l’ICIJ est financé par une série de fondations privées, dont le Pulitzer Center on Crisis Reporting, The Ford Foundation et l’Open Society Foundations.

Cet organisme est toutefois moins américain qu’il n’y paraît. Il est dirigé par l’Australien Gerard Ryle et l’Argentine Marina Walker Guevara. Il compte un staff d’une douzaine de personnes, dont trois établies en Europe, à Madrid, Paris et Berlin.
T.P.

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