L’économie du partage, entre utopie et big business

Vie numériqueLa révolution du commerce collaboratif est en marche. Elle suscite espoir et inquiétudes. Explications.

L'économie collaborative remet au goût du jour le partage, gratuit ou payant, de biens entre particuliers.

L'économie collaborative remet au goût du jour le partage, gratuit ou payant, de biens entre particuliers. Image: Roger-Viollet

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En cette période de Noël, rien ne se perd, tout se partage. Avec le développement d’Internet et la généralisation du Web mobile, le commerce est en train de se transformer profondément. On ne jette plus, on revend sur Ricardo. On ne laisse plus son appartement vacant, on le loue sur Airbnb. On ne voyage plus seul dans sa berline, on covoiture grâce à BlaBlaCar. Bienvenu dans l’ère de l’économie de partage – ou sharing economy en version originale. Le principe est simple: le détenteur d’un objet ou d’un savoir le met à disposition d’autrui, gratuitement ou non, par le biais d’Internet. «Cela permet à chacun de devenir micro-entrepreneur de ses propres biens», résume Antonin Léonard, spécialiste du sujet et cofondateur du think tank OuiShare.

Des millions d’utilisateurs

Par exemple, plutôt que laisser sa perceuse dormir au fond d’un tiroir, il devient possible de la louer. L’idée n’est pas nouvelle et il était déjà envisageable de se prêter des affaires entre particuliers. Mais l’essor des nouvelles technologies permet un développement sans précédent de ce commerce de gré à gré (peer to peer), en rapprochant l’offre de la demande. «Le premier objet vendu sur eBay était un pointeur laser défectueux. Sans le Web, il aurait certainement fini à la poubelle, rappelle Damien Demailly, coordinateur du programme Nouvelle prospérité, à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Mais avec Internet, on peut trouver quelqu’un intéressé par à peu près n’importe quoi. Cela engendre un développement massif de l’économie de partage.»

Selon son dernier pointage, Airbnb revendique plus de 17 millions d’utilisateurs et des hébergements dans plus de 34 000 villes de 190 pays. BlaBlaCar affiche un million de trajets covoiturés par mois. Et eBay compte franchir la barre symbolique des 200 millions d’utilisateurs l’année prochaine. Au total, les revenus de l’économie de partage s’élèveraient à 3,5 milliards de dollars en 2013, selon les estimations du magazine Forbes. «Et nous n’en sommes encore qu’aux balbutiements, souligne Laurent Sciboz, responsable de l’Institut informatique de gestion de la HES-SO Valais. A terme, l’économie de partage va toucher tous les secteurs.»

Un bilan écologique incertain

L’éducation fait déjà sa révolution avec l’émergence de cours en ligne gratuits (Mooc) et des conférences TEDx, sans parler de l’encyclopédie Wikipédia. La finance s’initie également au participatif, avec les plates-formes de crowdfunding, et les fab labs (fabrication laboratories) ouvrent la voie de la R&D collaborative. D’autres secteurs, comme la santé et l’énergie, vont également se convertir. «La décentralisation de l’économie est un mouvement de fond, poursuit Antonin Léonard. D’ici à quelques années, le commerce de partage ne sera plus un marché de niche, mais le marché tout court. Les citoyens vont alors reprendre en main le pouvoir économique. Et peut-être, à terme, proposer un nouveau projet de société.»

Cette évolution suscite un grand enthousiasme. «A ses débuts, l’économie collaborative était porteuse d’un discours très positif et un peu utopique sur le social et l’environnement, raconte Damien Demailly. Aujourd’hui, l’analyse est plus nuancée.» Pour ses promoteurs, ce nouveau commerce permet de lutter contre l’hyperconsommation et, ainsi, de préserver la planète. Selon une étude de l’Iddri, les biens «partageables» représentent un quart des dépenses des ménages et un tiers de leurs déchets. Les co-utiliser ou réutiliser permettrait d’éviter un gâchis autant environnemental qu’économique. Emblème de ce gaspillage, la voiture particulière passe 92% de son temps au garage. «Intuitivement, l’économie de partage semble avoir un effet positif, tant le nombre d’objets sous-utilisés paraît important. En pratique, le bilan environnemental se révèle moins évident qu’il n’y paraît, note Damien Demailly. Par exemple, si un objet mutualisé, utilisé deux fois plus qu’ordinaire, possède une durée de vie deux fois moins longue, alors le bénéfice du partage disparaît. Par ailleurs, le covoiturage peut avoir un effet négatif lorsqu’il entre en concurrence avec des services publics plus écologiques, comme le train.»

Un business qui rapporte gros

Si la question environnementale est loin d’être résolue, c’est surtout en matière d’emploi, de fiscalité et de concurrence que le secteur est attaqué. Les taxis, par exemple, s’inquiètent de la rivalité d’Uber et les hôteliers de celle de Airbnb. «Comme n’importe quelle innovation, l’économie collaborative bouleverse les forces en présence, souligne Antonin Léonard. Il faudra sans doute réguler un jour ce marché, afin d'éviter les abus. Mais avec finesse.» Dès le 1er janvier 2015, le service UberPop, qui transforme n’importe quel conducteur en chauffeur de taxi, sera interdit en France, comme c’est déjà le cas en Espagne ou aux Pays-Bas. «UberPop représente une concurrence claire pour les taxis, souligne Damien Demailly. La question est: qu’est-ce que cela apporte? Si chacun peut devenir chauffeur à ses heures, c’est une vision très dérégulée de l’économie, avec le risque de perdre la dimension sociale de ce service quasi public. En effet, un conducteur d’UberPop n’a aucune obligation de prendre un passager âgé qui ne souhaiterait faire que quelques centaines de mètres.»

«En arrière-plan, l’économie de partage se trouve tiraillée entre deux discours extrêmes, poursuit Laurent Sciboz. D’un côté, une vision presque baba cool, centrée sur l’environnement et le bon vivre ensemble. De l’autre, un modèle ultralibéral qui promet à chacun de devenir entrepreneur, mais qui voit des intermédiaires en tirer un maximum de profit.» A chaque transaction, les entreprises comme Uber ou eBay prélèvent en effet une microcommission. Et à la fin, ça rapporte gros. Airbnb pèse ainsi 10 milliards de dollars, soit davantage que le leader européen de l’hôtellerie, Accor. «On peut légitimement s’interroger sur les promesses non tenues de l’économie de partage, notamment en matière de partage de valeur, reconnaît Antonin Léonard. Mais nous n’en sommes encore qu’aux débuts.» (TDG)

(Créé: 19.12.2014, 19h28)
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