Jérôme Kerviel: «Je n'ai plus rien à perdre, sauf l'idée de la justice»

Interview exclusiveLe combat judiciaire sans merci qui oppose l’ex-trader Jérôme Kerviel à la Société générale, son ancien employeur, vient d’entrer dans une phase cruciale.

L'opérateur de marché a 31 ans lorsqu'éclate, en 2008, «l'affaire Kerviel».

L'opérateur de marché a 31 ans lorsqu'éclate, en 2008, «l'affaire Kerviel». Image: EPA

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Il est loin de l’éloquence de son avocat. Dans l’étude parisienne de Me David Koubbi, proche de l’Etoile, Jérôme Kerviel enchaîne les cigarettes, le sourire rare, presque absent. Huit ans de procédure ont laissé des traces chez un homme qui approche la quarantaine et qui ne sort de sa réserve que lorsqu’on l’interroge.

Dans quel état d’esprit vous trouvez-vous aujourd’hui?

Toujours aussi combatif afin que la vérité éclate, parce que je n’ai plus rien à perdre, sauf l’idée de la justice, mais également dégoûté après les dernières révélations, et notamment le témoignage de la magistrate Chantal de Leiris, qui confirme que le dossier a été truqué et que nous livrons un combat à armes inégales.

Vous ne vous êtes jamais posé des questions pendant l’instruction?

Certainement, mais je n’avais aucune preuve. A l’époque, j’avais déclaré avoir le sentiment que l’instruction était «sponsorisée» par la Société Générale, et cela m’avait valu des ennuis. Aujour­d’hui, c’est l’enquêtrice de la Brigade financière et la procureure de la République en charge, qui connaissent le dossier sur le bout des doigts, qui viennent nous dire qu’il a été manipulé et qu’il y a eu collusion entre le Parquet, à savoir l’autorité de poursuite, et la banque.

Le combat que vous menez devient-il dès lors plus équilibré?

Je suis surpris par l’inertie manifestée par les autorités garantes du bon fonctionnement de la justice, qui semblent ne pas vouloir se saisir des dysfonctionnements dénoncés par quelqu’un qui appartient à leur corps et qui a été un témoin direct de ce qui s’est déroulé. Et je me dis que ce qui se passe dans mon dossier doit également se passer dans bien d’autres.

Estimez-vous avoir été, en cours d’instruction, une victime de la raison d’Etat?

J’en ai de plus en plus le sentiment. Difficile de ne pas l’avoir quand on entend, dans l’enregistrement, la magistrate rapporter les propos du chef de la section financière du Parquet de Paris qui lui enjoint de ne pas mettre en porte-à-faux la Société Générale. Keynes, Prix Nobel d’économie, l’a dit il y a bien longtemps: dans les périodes fastes, tout le monde profite et tout le monde va bien, mais quand il y a un problème, mieux vaut avoir un seul coupable. Nous sommes dans ce schéma-là: il est plus facile de montrer quelqu’un du doigt que de remettre le système en question, un système qui est d’ailleurs reparti de plus belle.

«C’est une pratique qui était courue dans la banque, à tout le moins sur le «trading floor» où je travaillais. Nous nous arrangions, via le système informatique, pour gagner ou perdre de l’argent de manière fictive, en modifiant deux ou trois paramètres»

Revenons en arrière. Il y a huit ans, vous étiez convoqué par votre hiérarchie qui venait de découvrir que vous aviez accumulé pour 50 milliards d’euros de positions spéculatives sur les contrats boursiers européens. Venait-elle de le découvrir ou le savait-elle depuis belle lurette?

Mes supérieurs directs étaient au courant depuis bien longtemps. En revanche, je ne sais pas ce qu’ils ont transmis à leurs supérieurs. Dès mars 2007 et jusqu’à l’éclatement de l’affaire, il y a eu de nombreux échanges de mails entre mes supérieurs et moi, mes supérieurs et les services de contrôle, la Bourse allemande et mes supérieurs, la Bourse allemande et le service de déontologie de la banque, faisant état de positions énormes et identifiées sur mon compte. Le dossier pénal contient ainsi plusieurs mails qui prouvent que mes supérieurs étaient avertis. Au total, 74 alertes sont restées lettre morte.

Mais vous avez bel et bien perdu 4,9 milliards d’euros, non?

Il n’y a eu aucune expertise indépendante sur ce montant. J’ai donc été condamné sur la base d’une simple déclaration de la banque. Les marchés financiers, ce n’est pas un jeu au cours duquel 5 milliards d’euros peuvent s’évaporer dans la nature. Si quelqu’un les a perdus, quelqu’un d’autre les a ?gagnés. J’aurais bien aimé que la justice aille voir si cette perte existe, au détriment de qui elle a éventuellement été faite, et s’il ne s’agit pas, plutôt, d’une perte subprime. J’ai demandé plusieurs fois des expertises indépendantes, en vain. Vous savez, au bout de huit ans, je ne suis quand même pas assez bête pour réclamer une expertise qui pourrait m’enfoncer encore plus.

En somme, la banque vous a accompagné dans votre job jusqu’au jour où elle a eu besoin de faire sauter un fusible. Pourquoi?

C’est mon sentiment. En janvier 2008, il y avait de grosses rumeurs de pertes sur les subprimes concernant la Société Générale, qui devait faire une décla­ration à la Banque de France sur ce sujet-là. Deux ou trois mois avant, Daniel Bouton, alors président de la banque, avait déclaré que les pertes, en matière de subprimes, ne dépasseraient pas 200 millions d’euros. Après, on a vu qu’il s’agissait plutôt de milliards. Le fait de dénoncer une fraude au même moment a sans doute permis de détourner les regards, de créer un contre-feu.

Cela dit, vous réalisiez bel et bien des opérations fictives. Pour quelle raison?

C’est une pratique qui était courue dans la banque, à tout le moins sur le trading floor où je travaillais. Nous nous arrangions, via le système informatique, pour gagner ou perdre de l’argent de manière fictive, en modifiant deux ou trois paramètres, en saisissant des deals, pour transférer des résultats d’une année sur l’autre. Et je n’étais évidemment pas le seul à le faire, pas plus que je n’en étais l’inventeur comme la Société Générale a tenté de le faire croire.

Cela ne vous gênait pas de le faire?

Quand vous baignez depuis des années dans ce milieu-là et que tout le monde le fait, ça devient la norme. Ce sont des artifices qui servent à améliorer le bilan, à gagner du résultat quand il le faut. Je vous donne l’exemple de ce que nous appelons le carpet: tous les ans, quand on a atteint l’objectif financier fixé pour la fin de l’année, on fait artificiellement semblant de perdre de l’argent, par des opérations fictives, pour transférer sur l’année suivante le surplus qui va être gagné. Ce sont des pratiques et des techniques que je n’ai pas inventées et qui avaient cours depuis 1997 au moins.

La Cour de révision doit se prononcer le 21 mars prochain sur votre recours. Qu’allez-vous faire en cas de refus?

Nous déposerons un nouveau recours sur la base, cette fois, de l’enregistrement des propos de la magistrate Chantal de Leiris, qui est en notre possession exclusive et qui est évidemment sécurisé. Et nous produirons dans le même temps d’autres témoignages en ma faveur en provenance de la banque, mais je ne peux pas en dire davantage pour l’heure.

Si la Cour accède à votre demande, qu’en attendez-vous?

Une vraie instruction, à charge et à décharge, ainsi qu’une expertise indépendante des montants évoqués, dans un climat juste et apaisé, où les gens cesseraient d’avoir peur de dire la vérité.


La ligne de défense de la banque n'a jamais changé

Le 24 janvier 2008, à Paris, la Société Générale, l’une des trois principales banques françaises, annonce une perte de 4,9 milliards d’euros. Le PDG de l’époque, Daniel Bouton, attribue le séisme aux défaillances d’un seul homme, qu’il qualifie «d’escroc, de fraudeur et de terroriste», un opérateur de marché de 31 ans, Jérôme Kerviel.

Selon l’établissement financier, son collaborateur serait parvenu à engager frauduleusement, de 2005 à 2008, près de 50 milliards d’euros sur les marchés financiers. Après avoir réalisé des bénéfices, des revers en série l’auraient empêché de rattraper ses pertes. En découvrant ses agissements, précisait Daniel Bouton, la banque a tenté de liquider les positions à risque en y perdant, selon ses dires, 6,3 milliards d’euros, compensés par 1,4 milliard de bénéfices réalisés par Jérôme Kerviel.

Alors que la Commission bancaire, en 2008 déjà, condamne la Société Générale à un blâme et à une amende de 4 millions d’euros pour une défaillance de ses systèmes de contrôle, le trader, lui, écope en 2010 de 5 ans de prison, dont 3 ferme, pour «abus de confiance, introduction frauduleuse de données dans un système automatisé et de faux et usage de faux».

En 2014, après que la Cour de cassation a confirmé la condamnation mais rejeté les 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts réclamés par la Société Générale, Jérôme Kerviel, en liberté conditionnelle jusqu’en septembre, attend la décision de la commission d’instruction de la Cour de révision qui doit se prononcer, le 21 mars prochain, sur la demande de révision de son procès qu’il a déposée. La date est cruciale parce que le combat qui oppose Jérôme Kerviel à son ancien employeur a changé de nature et que «l’affaire Kerviel» est en passe de devenir une «affaire Société Générale», comme l’a dit Eva Joly, ancienne juge d’instruction au pôle financier du Palais de Justice de Paris.

La première charge a été portée par Nathalie Le Roy, enquêtrice de la Brigade financière. En janvier 2015, sur France 2, elle a réaffirmé ce qu’elle avait dit au juge d’instruction Roger Le Loire, à savoir qu’elle avait été manipulée par la Société Générale quand elle travaillait sur la perte de 4,9 milliards d’euros annoncée par la banque, qui «m’a menée dans la direction où elle voulait qu’on aille», a-t-elle précisé.

Le 17 janvier 2016, un second témoignage clé, révélé par Mediapart, est venu apporter de la nouvelle eau au moulin de Jérôme Kerviel. Dans un enregistrement réalisé à son insu, la procureure Chantal de Leiris, qui travaillait à la section financière du Parquet de Paris et était chargée du dossier Kerviel en 2008 et 2012, a affirmé à son tour qu’il est évident que la Société Générale était au courant.

«Jérôme Kerviel, seul responsable de la perte, est un escroc, un fraudeur et un terroriste»

David Koubbi, avocat de l’ex-trader, détient dans son étude de Paris l’enregistrement qu’il a reçu des mains de celle qui l’a réalisé, la commandante de police Nathalie Le Roy elle-même. Plus de quarante minutes de conversation pendant lesquelles la magistrate Chantal de Leiris confirme les propos de l’enquêtrice de la Brigade financière: «Mais de toute façon, dans cette affaire, il y a des choses en effet qui ne sont pas normales. Quand vous en parlez, tous les gens qui sont un peu dans la finance, ils rigolent, dit-elle dans l’enregistrement. La Société Générale savait, savait. C’est évident, évident. Et alors, c’est vrai que sur le montant du préjudice, les 4 milliards et quelques, y a aucune expertise, y a rien.» Et Chantal de Leiris d’insister: «C’était surtout Michel Maes (ndlr: alors chef de la section financière du Parquet de Paris), sans arrêt il me disait: «Tu ne vas pas mettre en porte-à-faux, en défaut, la Société Générale. Ç’a été jugé, t’as pas à y revenir.»

«Dans son témoignage, relève encore David Koubbi, Chantal de Leiris souligne que le même Michel Maes, son supérieur hiérarchique, est allé jusqu’à lui recommander d’«être à charge, pas à décharge.» Quelques jours après ces révélations, Chantal de Leiris a toutefois précisé au journal Le Monde que les enquêtes avaient été «conduites avec rigueur».

Nouveau recours

David Koubbi ignore si la Cour de révision, dans son délibéré, va tenir compte du témoignage de Chantal de Leiris. «En cas de décision négative, nous nous appuierons donc sur cet élément nouveau, que nous produirons devant la Cour, pour déposer un recours, parce que l’abus de confiance ne peut pas être retenu si la banque savait», souligne-t-il.

La ligne de défense de la Société Générale n’a pas changé depuis le début de l’affaire: la banque ignorait totalement les agissements de son trader, seul responsable à ses yeux, et ne les a découverts que quelques jours avant d’en révéler publiquement l’existence. Selon Mediapart, Jean Veil, l’un de ses avocats, s’est refusé à tout commentaire sur le témoignage de Chantal de Leiris, «faute d’éléments suffisants», en soulignant néanmoins le caractère déloyal d’un enregistrement réalisé à l’insu de la personne. (TDG)

(Créé: 24.02.2016, 07h19)

En dates

1977 Naissance de Jérôme Kerviel à Pont-l’Abbé, dans le Finistère.
2008 Mis en examen pour «abus de confiance, introduction frauduleuse de données dans un système informatisé et de faux et usage de faux».
2010 Jérôme Kerviel est condamné à cinq ans de prison dont trois ferme, et au paiement de 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts à la Société générale.
2012 La Cour d’appel confirme le jugement de première instance.
2014 La Cour de cassation confirme la condamnation pénale mais annule les dispositions civiles, à savoir les dommages et intérêts alloués à la banque.
2016 Le 21 mars, la Cour de révision doit se prononcer sur la demande de révision du procès pénal déposée par l’ex-trader.
2016 Du 15 au 17 juin, reprise du procès civil sur les dommages et intérêts réclamés par la Société générale.

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