E-commerce et franc fort saturent les routes de Suisse

LogistiqueLes achats en ligne explosent, surtout depuis janvier 2015. Les transporteurs peinent à s’adapter. EconomieSuisse tire la sonnette d’alarme.

Des avions DHL acheminent les colis en Suisse: trois appareils atterrissent au quotidien à Bâle ou Genève. Du tarmac, des véhicules prennent le relais et vont vers l’une des dix bases de l’entreprise en Suisse, ou directement chez le client.

Des avions DHL acheminent les colis en Suisse: trois appareils atterrissent au quotidien à Bâle ou Genève. Du tarmac, des véhicules prennent le relais et vont vers l’une des dix bases de l’entreprise en Suisse, ou directement chez le client. Image: Georges Cabrera

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Cela pourrait ressembler à l’histoire d’une paire de bottes. Achetée sur Zalando, Amazon ou n’importe où ailleurs sur Internet. En quelques clics, elle est commandée. Quelque part sur terre, un employé, ou un robot, s’actionne alors: il saisit les chaussures et les achemine vers la sortie de l’entrepôt dans lequel elles reposent depuis leur arrivée de Chine.

Admettons que ce soit un hangar au nord de l’Allemagne et que le commerçant collabore avec DHL Express. Un camion jaune et rouge, aux couleurs du transporteur, chargera le paquet – et son coffre au maximum – pour le conduire à la base aéroportuaire de Leipzig. Un avion achemine aussitôt le colis vers la Suisse: trois appareils de la compagnie atterrissent en effet au quotidien entre Bâle ou Genève. Du tarmac, des véhicules prennent le relais et s’en vont vers l’une des dix bases de l’entreprise situées en Suisse, ou directement chez le client.

Le fol impact du franc fort
Pour gagner du temps, éviter les embouteillages et les frais excessifs, c’est tout un art. Un métier qu’il est devenu particulièrement difficile à exercer ces dernières années. Surtout en Suisse, notamment depuis le 15 janvier 2015.

Si l’abandon ce jour-là du taux plancher par la BNS a stimulé le tourisme d’achat dans le monde réel, que dire des magasins en ligne? «Du jour au lendemain, le nombre de colis destinés à des clients privés en Suisse a doublé», indique Christophe Dupertuis, directeur des opérations de DHL Express en Suisse. Du côté de La Poste, on constate également une explosion depuis ce fameux mois.

Un tsunami qui a stimulé encore davantage l’envol des paquets depuis que la planète achète en ligne. Plus d’un tiers des envois gérés par le DHL Express en Suisse – dont le service haut de gamme est traditionnellement réservé aux entreprises – sont actuellement destinés à des privés. Alors que la part liée aux particuliers existait à peine une décennie plus tôt. «Le e-commerce a bouleversé le monde du transport», selon Christophe Dupertuis.

Les nouveaux clients sont particulièrement difficiles à gérer. Les cargaisons, petites, éparses, destinées à tant d’adresses différentes désormais, prolongent les dessertes. Et les privés sont régulièrement absents, ce qui pousse le transporteur à leur envoyer des SMS au préalable pour qu’ils confirment leur présence (DHL ne dépose jamais un colis sans s’assurer qu’il est entre de bonnes mains) ou les inviter à venir retirer leurs commandes dans des gares ou des centres de collecte qui commencent à voir le jour en Suisse. La Poste peut profiter, elle, de son réseau de bureaux, où les foules peuvent récupérer leurs emplettes.

La route, reine du transport
Dans les économies développées, la proportion des petits biens de consommation progresse, alors que celle des cargaisons en vrac tend à décroître. Cela entraîne une hausse de la demande de transport pour petites marchandises, qui se traduit par un afflux du rail vers la route. «Le e-commerce est si fragmenté que la meilleure solution, c’est de voyager en camion», indique Simone Amorosi, directeur adjoint du Transportation Center de l’EPFL.

En Suisse, selon des données recueillies auprès des douanes et selon l’Office fédéral de la statistique pour les transports au sein du territoire, jamais la part des marchandises transitant par la route n’a été aussi importante qu’aujourd’hui (voir infographies). C’est d’autant plus frappant que les produits helvétiques s’exportent de plus en plus loin avec les années.

«On n’a pas la technologie qui permet de distribuer les colis facilement sur le dernier kilomètre. La surabondance de véhicules routiers est liée au fait qu’ils sont plus efficaces sur le dernier maillon de la chaîne de livraison», précise Simone Amorosi. «Un camion est moins cher que le train, et plus flexible. Il peut faire plusieurs li vraisons et permet de garder le contrôle sur ses biens. Ce mode de transport est d’autant plus intéressant quand le prix du carburant est abordable», poursuit Christophe Dupertuis. En Suisse, le litre d’essence est cet hiver au plus bas depuis douze ans.

La Suisse en recul
Les systèmes de distribution – presque partout – ont été conçus au XXe siècle autour des routes, même aux Pays-Bas, qui interdisent l’accès aux véhicules à essence dans les villes et qui poussent DHL à recourir à des vélos électriques en zone urbaine. Les fleurs hollandaises? Les pommes de terre allemandes? Même la houille de Russie arrive en camion.

En Suisse, le réseau routier planifié dans les années 60 craquelle. Les heures d’embouteillage ont doublé depuis 2008, selon l’Office fédéral des routes. Dans un rapport alarmant, l’association EconomieSuisse estime que trains et camions subissent trop de règles (en termes d’horaires de travail, de poids, de vitesse), ce qui les rend moins compétitifs.

Deux classements phares (le Global Competitiveness Report du WEF et l’indice de performance logistique de la Banque mondiale) font reculer la Suisse logistique en comparaison internationale. Le second place la Confédération en quatorzième position en 2014, alors qu’elle pointait au sixième rang quatre ans plus tôt. EconomieSuisse s’inquiète que les besoins du trafic de marchandises, ce «système sanguin d’une économie moderne», ne soient pas suffisamment pris en compte à Berne.

Un cargo souterrain
Des solutions existent. «Cargo sous terrain», un projet visant à acheminer les marchandises dans un tunnel à une dizaine de mètres sous terre par des véhicules sans conducteur a été présenté en janvier. Mais ce réseau ne prévoit pas de relier le lac de Constance à l’arc lémanique avant plusieurs décennies.

En attendant, Christophe Dupertuis et ses collègues examinent toutes les technologies, du drone aux triporteurs électriques en passant par le big data. «Notre métier consiste à constamment optimiser, synergiser et lutter contre le temps. Il faut pour cela être mathématique et informatisé; c’est le nerf de la guerre pour faire face à la montée inexorable du e-commerce», dit-il. Et à la vente de bottes sur Zalando. (TDG)

(Créé: 21.02.2016, 20h31)

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