«Cette affaire va secouer le marché de l’art à Genève»

Ports FrancsGaleriste de renommée internationale, Pierre Huber dit sa stupéfaction face aux excès que révèle la guerre judiciaire déclarée par un ancien oligarque russe au maître des Ports Francs genevois

Pierre Huber, fondateur de la galerie Art & Public, loue un espace de quelque 2000?m2</sup> au sein des Ports Francs. Il est encore marqué par ses années de guerre judiciaire.

Pierre Huber, fondateur de la galerie Art & Public, loue un espace de quelque 2000?m2 au sein des Ports Francs. Il est encore marqué par ses années de guerre judiciaire. Image: Georges Cabrera

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La tempête qui s’abat depuis un mois sur Yves Bouvier, l’entrepreneur qui a transformé les Ports Francs de Genève en un réseau transcontinental de stockage d’objets précieux, agit comme un révélateur de l’opacité du marché de l’art. Et cela n’a que peu de rapport avec les accusations d’escroquerie prononcées à son encontre par un ancien oligarque russe. Un anathème dont le dégât d’image est immédiat alors qu’il n’est en rien validé par la justice. Celui qui est également patron de la vénérable société de transport Natural Le Coultre reste innocent.

L’assaut du clan de Dmitri Rybolovlev a cependant conduit ce Genevois actionnaire à environ 5% des entrepôts d’Etat situés à la Praille à admettre qu’il était l’un des plus grands acheteurs d’œuvres de la ville: au total 2 milliards de dollars sur dix ans, des toiles revendues ensuite à l’oligarque russe qui l’avait chargé de constituer une collection sans équivalent. Les plus-values réalisées au passage – qui n’ont rien d’illégal – tourneraient autour de 500 millions à en croire les plaignants.

Les acteurs du marché de l’art genevois cachent mal leur stupéfaction face à cette double activité. A commencer par Pierre Huber, fondateur de la galerie Art & Public, qui loue un espace de quelque 2000 m2 au sein des Ports Francs. Encore marqué par ses années de guerre judiciaire – il était accusé de vol – ce marchand de renommée internationale se garde d’évoquer le fond de l’affaire. «J’ai gagné mes procès; pourtant, quelle qu’en soit l’issue, je sais combien à l'issue d'une telle épreuve vous restez suspect, à vie», souffle celui qui aura dépensé près d’un million en frais d’avocat pour se défendre. Il n’en jette pas moins un regard sans concession sur ce que cet épisode dit des excès actuels du marché de l’art. Son interview, en version intégrale.

Quel regard porte un galeriste comme vous sur ce combat mettant aux prises la figure emblématique des Ports Francs et un oligarque russe?

Cette affaire va secouer énormément de choses. Je n’avais jusque-là jamais entendu dire que ce M. Yves Bouvier était marchand d’art. Cela m’a choqué de le voir admettre ce rôle à la télévision — alors qu’il est censé veiller aux œuvres confiées en toute confiance et confidentialité par ses clients. Non point leur faire concurrence. Personne ne peut simplement imaginer que l’un des principaux acteurs des Ports Francs profite de sa situation privilégiée — il a l’œil sur le plus important stock d’œuvres d’arts confié dans le monde, réparti entre Genève, Singapour et Luxembourg — afin de devenir acheteur et revendeur. Il apparaît donc comme un négociant à part entière fidélisant, grâce à sa position de quasi monopole, une clientèle d’investisseurs dans un marché de l’art déjà bien opaque. C’est inacceptable. Et cela s’appelle un conflit d’intérêts.

Pourquoi ne pourrait-il faire le commerce d’œuvres de maîtres?

Parce que jusque-là régnait une confiance totale en cette personne – et dans sa société chargée d’organiser le stockage des œuvres – ce qui leur permet de prendre connaissance de détails confidentiels de leurs propriétaires. En menant une telle activité de manière préméditée, il peut utiliser cette organisation à son avantage, en raison du contrôle qu’il y exerce. Il devient concurrent de ses clients. C’est une exception dans ce savoir-faire suisse pour lesquels nous avons toujours voué une grande fierté et qu’il avait développé de façon magistrale. Pour nous un transitaire n’est pas un marchand. Si c’est le cas il n’est plus neutre, cela dénature sa mission. Comme un banquier, il a une obligation de secret. Si vous ne respectez pas cette éthique vous entrez rapidement en conflit avec vos clients. Ce qui revient à scier la branche sur laquelle lui et tous les transitaires sont assis. Personnellement je n’ai jamais fait une opération avec un transitaire. Le seul fait qu’il me dise qu’il dispose d’un client qui veut vendre des œuvres suffirait à m’inciter à la méfiance.

Quels sont vos liens avec ce personnage clé de l’art à Genève?

Ses projets de répliquer l’institution des Ports Francs en Asie ont en grande partie démarré à ma requête, lorsque j’ai créé SH Contemporary à Shanghai en 2006. Nous l’avions sollicité vu la situation très complexe sur un marché chinois aussi nouveau que gigantesque. Nous avions recruté Natural LeCoultre car tout était à construire en matière d’entreposage des œuvres. M. Bouvier a par la suite créé un réseau intercontinental de lieux similaires, qui s’est avéré être un outil de travail extraordinaire. Il a amélioré ce qui existait déjà des expériences faites en Suisse, une activité qui emploie aujourd’hui des centaines de personnes dans le monde. Cela reflétait une vision efficace, profitable et complémentaire à un marché de l’art dont la marche forcée vers la mondialisation est inévitable. Pourquoi croyez-vous que les plus grands marchands internationaux établissent-ils une antenne ici? Pour la vie artistique genevoise?

Au-delà de ce double jeu, qui n’a rien d’illégal, M. Bouvier n’était-il pas libre de vendre une toile au prix qu’il voulait, si ce milliardaire russe acceptait ses conditions?

Evidemment. Mais qu’en est-il s’il n’a pas de concurrent? Si cela se fait en dehors de tout le marché? Certes il sert une clientèle hors-norme, de ce fait souvent hors circuit. Mais l’éthique de notre profession — et notre intérêt — reste de faire gagner nos clients en même temps que nous gagnons notre vie; c’est la règle première de fidélisation des collectionneurs. Chaque œuvre a un prix. Et les plus-values évoquées ici, excessives, laissent à une des parties une sensation de malaise. Etre marchand reste un métier.

Cette affaire est celle d'un milliardaire achetant des dizaines de toiles exceptionnelles sans connaître leurs anciens propriétaires. Cela se passe vraiment comme ainsi?

Un tableau a toujours une identité et en quelques semaines des experts peuvent reconstituer le passeport de n’importe quelle œuvre. L’œuvre a une vie. Dans l’art, des gens éthiques et super-pro il y en a un nombre limité dans le monde, et ils sont connus. Je m’étonne qu’il suffise qu’un homme, fut-il de renom, passe à proximité de cet oligarque en disant savoir naviguer pour qu’on lui donne les clés du yacht. Pour que le client accorde une telle confiance, il fallait bien que cette relation soit dominée par le statut unique et exceptionnel de M. Bouvier.

Peut-être ceci illustre-t-il simplement le fait que nous vivons dans un monde de l’art où il y a trop d’argent. Il n’y a plus de vrais collectionneurs, surtout à ce niveau. Les gens ne savent plus ce qu’ils achètent. Plus qu’une œuvre, on acquiert de l’argent, un nom, du pouvoir, un statut social. L’art est devenu le pôle d’attraction d’un marché gigantesque — qui échappe pourtant aux règles caractérisant d’autres marchés comme ceux des titres financiers — et dans lequel ne règne aucune transparence. Même au niveau des ventes aux enchères les conflits d’intérêts sont coutumiers en raison des différentes casquettes portées par les intervenants.

Vous auriez pu travailler avec Dmitri Rybolovlev?

Non, il ne se serait pas adressé à moi. J’appartiens à une autre école: mon seul défi intellectuel – ma raison d’être – c’est de découvrir ou de redécouvrir des artistes, ce qui n’est pas le profil de ce genre d’investisseur. Ma motivation, ma vision, restent que ces artistes, bien des années plus tard, soient confirmées par des musées et des collections importantes. Ils auront ainsi contribué à faire faire un bout de chemin à l’histoire de l’art. Même s’ils me quittent entre-temps.

Une grande partie de mes clients sont établis à Genève et reflètent ma vision. ils ont commencé avec moi avec des œuvres de début de carrière, puis ont suivi une évolution qui passe aussi par des purgatoires. Pour obtenir un objet chez un marchand il faut le courtiser, vouloir se laisser séduire. J’ai déjà rompu des relations avec des collectionneurs qui m’ont déçu. Quand je vends une œuvre, Je dois être sûr que j’aurai une relation de confiance avec le collectionneur; pour cela je dois faire mon travail d’explorateur, de promoteur en créant un patrimoine. Aujourd’hui les courtiers ressemblent aux «brokers» de Lehman Brothers. Bons à réciter que la toile est de la collection Machin, qu’elle va être exposée là, qu’elle vaut ceci et vaudra très vite cela. Incapable de dire ce que raconte le travail de l’artiste, la spécificité de l’œuvre. En clair, l’essentiel. Les tableaux sont achetés par téléphone d’après une liste idéale dictée par le marché pour alimenter le marché. Seul intérêt? Que les prix montent. Afin de pouvoir, au plus vite, verrouiller la plus-value. Dans un tel monde, où il y a tellement à gagner, tous les excès deviennent possibles.

Quid des marges évoquées dans cette affaire? Est mentionnée une toile de Modigliani achetée 93 millions et revendues 118 millions les jours suivants...

Soyons clairs, je n’ai jamais entendu parler de telles marges dans notre profession. C’est une autre activité. Un galeriste va avancer l’argent pour monter une exposition. Il est chercheur, producteur, critique, promoteur. Il gère les artistes et leurs carrières, introduisant leur travail auprès des collectionneurs, des musées, des curateurs, des critiques, lors de biennales ou de foires. Il peut aussi acheter une partie des œuvres, qui formeront sa collection ou son patrimoine à sa retraite. Reste que beaucoup de monde veut profiter de cette période où l’argent est roi. Les montants en jeu expliquent des comportements irrationnels sans égal. Regardez fleurir ces boutiques exposant des objets scintillants — décoratifs, non point artistiques — que l’on place le temps d’une soirée à Antibes. Cela n’a rien à voir avec le travail de galeries sérieuses.

Quel regard portez-vous sur les soupçons de blanchiment d'argent sale – ou échappant au fisc – dans lesquels baigne le marché de l'art?

Après les banques, ce sera au tour du marché de l’art de devoir se remettre en question. Il sera impossible d’éviter une certaine clarification pendant encore très longtemps. On ne pourra plus accepter que ce marché continue d’évoluer dans une certaine opacité. Et ce au nom d’œuvre pas toujours très convaincantes et souvent très répétitives.

Une bulle est-elle sur les point d'éclater dans le monde de l'art?

Aujourd'hui les œuvres sont traitées comme à la Bourse, à des montants sans lien avec leurs qualités intrinsèques. Une inflation qui en vient à diriger le travail des artistes. Bien sûr qu’une plus value normale est tout ce qui a de plus stimulant pour confirmer les compétences de découvreur du collectionneur. C’est le jeu. Mais qui va vouloir acheter un Jeff Koons acquis 25 millions de dollars? En 1986, lorsque j’ai commencé à acheter ses œuvres, elles valaient au mieux 30 000 dollars. Un jour ou l’autre, quand cette mode du paraître et du statut social aura passé à autre chose; les gens ne prendront plus le risque de perdre 5 millions le jour suivant leur emplette. Et tout devra être remis à plat comme à la fin des années 80.


«Ces raccourcis font du mal à l’un des joyaux de la couronne de Genève»

Eclaboussés par ce qui est devenu «l’affaire Bouvier», les Ports Francs et Entrepôts de Genève se trouvent aussi dans la ligne de mire de la Confédération, avec d’autres zones franches de ce genre. Une évaluation réalisée l’an passé par le Contrôle fédéral des finances (CDF) sur cette société dont l’Etat est actionnaire à 87% tire la sonnette d’alarme. Principaux risques pointés? «La possibilité que les ports francs suisses (ndlr: au nombre de dix) soient utilisés à des fins d’évasion fiscale et qu’ils deviennent la cible des autorités fiscales étrangères, en raison du nombre élevé d’étrangers faisant partie de leur clientèle.» Les douanes effectuent depuis 2007 des contrôles dans ces lieux. Mais ce n’est pas suffisant. «Les ports francs ne sont plus des boîtes noires, mais la surveillance doit y être renforcée», affirme Laurent Crémieux, chef de projet au Contrôle fédéral des finances. Il cite des exemples: «Les douanes ont accès à la liste des locataires, mais pas aux ayants droit qui possèdent réellement les biens entreposés.»

La mission des ports francs est aussi abordée dans le rapport. Ils ne servent plus seulement à stocker temporairement des marchandises sans qu’elles soient dédouanées. «Ils mettent à disposition des salles de vente. Des transactions y sont faites. Les biens changent de propriétaire. Ce système peut favoriser la spéculation des œuvres d’art. De plus, le changement de propriétaire n’est pas toujours inscrit dans l’inventaire des douanes, ni la nouvelle valeur du bien. Cet élément est important pour estimer la part des taxes suspendues.» La valeur totale des biens stockés à Genève s’élèverait à plus de 100 milliards, selon des estimations ayant circulé il y a quelques années.

Une liste de recommandations a été dressée par le CDF. «Nous avons demandé au Conseil fédéral de définir les risques en termes de fiscalité et d’infractions liés aux entrepôts douaniers. Mais aussi qu’il adopte une stratégie pour leur avenir en considérant les enjeux économiques et politiques», note Laurent Crémieux.

Le Conseil fédéral rendra une ordonnance d’ici à la fin de l’année. Les autres recommandations s’adressent à l’Administration fédérale des douanes, afin de renforcer l’efficacité de leur action. Il est notamment question de demander une garantie aux locataires et de mieux responsabiliser l’exploitant de ces dépôts francs sous douane.

Cette démarche va dans le bon sens, estime Rémy Pagani. Le conseiller administratif en Ville de Genève et député d’Ensemble à Gauche s’inquiète de l’opacité des Ports Francs et estime que l’Etat a une part de responsabilité dans les activités de la société. «L’Etat semble fermer les yeux! Alors qu’il lui incombe à tout le moins de mettre en place des procédures pour connaître l’identité réelle des différents opérateurs au moment des transactions.»

Au Département de la sécurité et de l’économie – organe de tutelle des Ports Francs – on se veut rassurant. «Le rapport du CDF pointe l’Administration fédérale des douanes et pas des Ports Francs», rappelle Patrick Baud-Lavigne, directeur de cabinet du conseiller d’Etat Pierre Maudet. «Si le Conseil fédéral édicte de nouvelles règles de contrôle, il est évident que les Ports Francs s’y conformeront; mais il faut savoir que si l’on veut faire du Swissfinish dans un domaine où l’on ne nous demande rien, on risque de se tirer une balle dans le pied», prévient ce dernier. Autre risque à ses yeux, le dégât d’image. «Une confusion, volontaire ou pas, est faite entre l’affaire Bouvier et les Ports Francs, relève-t-il. Il faut rappeler que ces derniers ne font que louer des locaux, tel un gestionnaire d’immeuble. Aucun élément ne montre qu’il y a un problème de gestion. Ces raccourcis font du mal à l’un des joyaux de la couronne de Genève.»

Avec un chiffre d’affaires de 23 millions de francs, cette société verse «entre 6 et 7 millions par an à l’Etat», précise Patrick Baud-Lavigne. Mais quid des risques de spéculation au sein de cet espace? «Si un tableau change dix fois de mains pendant l’année, au final, le nouveau propriétaire devra payer des taxes lorsqu’il le sortira des Ports Francs», remarque le chef de cabinet. Actionnaire majoritaire, l’Etat ne compte pas changer sa stratégie dans cette société anonyme. Pour l’heure, la direction des Ports Francs ne souhaite pas répondre à nos questions.

Sophie Roselli. Collaboration Marc Bretton


Mélange des genres à la tête des Ports Francs

Y a-t-il conflit d’intérêts dans le cumul de casquettes d’Yves Bouvier? Les avis divergent parmi les spécialistes de l’art

Un milliardaire russe accusant un personnage central du marché de l’art genevois d’escroquerie? Quelle qu’en soit l’issue juridique, cette tombée des masques agite le petit monde de l’art genevois, entre quartier des Bains et espaces «indus chics» de la Praille, où se situent les Ports Francs.

Selon l’entourage de Dmitri Rybolovlev, presque toutes les œuvres acquises par le biais d’Yves Bouvier ont été présentées au milliardaire en leur sein, «à trois ou quatre exceptions près». Faux, rétorque David Bitton, avocat genevois d’Yves Bouvier, qui écarte d’office «le moindre conflit d’intérêts». «Sur la quarantaine d’œuvres qui ont été vendues à M. Rybolovlev par mon client, deux toiles seulement auraient pu voir leur vente facilitée par leur présence dans le circuit des Ports Francs.» Mener une telle activité de marchand d’art «n’a rien d’illégal», rappelle l’avocat. Qui précise que «les ventes d’œuvres orchestrées par M. Bouvier sont réservées à des connaissances, son principal client étant M. Rybolovlev».

Dégât d’image

Pour Nicolas Galley, directeur du programme «Art Market Studies» de l’Université de Zurich, cette double casquette s’avère pourtant gênante. «N’étant pas juriste, je ne puis dire si cette affaire ira très loin d’un point de vue légal, mais un transitaire qui s’improvise marchand d’art, c’est problématique d’un point de vue déontologique. Même s’ils ne le diront pas tous ouvertement, nombreux sont les marchands et clients à être très fâchés.»

En tant que transitaire et premier locataire des Ports Francs, Yves Bouvier «bénéficiait potentiellement d’informations confidentielles qui ne peuvent être utilisées pour une activité de marchand», explique le spécialiste. «Si vous êtes au courant qu’un investisseur cherche un Paul Klee de telle époque, que vous venez de transporter une telle œuvre à Cologny sur demande d’un marchand pour un collectionneur et que vous utilisez cette information pour conclure une transaction personnelle, il peut y avoir un conflit d’intérêts.»

Les proches du milliardaire russe motivent notamment leurs accusations sur l’achat de deux tableaux, dont un Salvator Mundi attribué à Léonard de Vinci, sur lequel Yves Bouvier aurait bénéficié d’une marge de près de 50 millions de francs. De telles rémunérations sont-elles courantes? «Absolument pas. Yves Bouvier a toujours été présenté comme le roi des Ports Francs, comme un transporteur de grande envergure, jamais comme un marchand d’art. Se revendiquer aujourd’hui de ce titre jette un discrédit sur toute une profession qui travaille, dans sa grande majorité, de manière correcte», explique Nicolas Galley.

Un éventuel dégât d’image qui inquiète le monde de l’art. «C’est un domaine peu régulé, il est rare que les transactions soient effectuées par l’intermédiaire d’un avocat. Nous sommes dans des métiers où l’on travaille en serrant des mains, les rapports avec les clients sont basés sur la confiance», admet Philippe Davet, associé au sein de la galerie Blondeau & Cie.

Autre crainte: que cet événement fournisse l’opportunité de remettre en question le fonctionnement des Ports Francs. Car ce lieu unique – qui permet d’entreposer de la marchandise sans payer de TVA en attendant qu’elle atteigne sa destination définitive – reste un outil indispensable. «Si vous achetez un Warhol aux enchères à New York, en attendant de savoir si vous voulez l’accrocher dans votre appartement à Londres ou dans votre chalet à Gstaad, l’entreposer aux Ports Francs permet de ne pas avoir à payer de taxe à l’importation dans chaque pays où l’œuvre transiterait», explique Philippe Davet. La taxe à l’importation n’est payée «que lorsque la pièce est importée dans le pays où le tableau sera accroché». Un outil aussi pour galeristes et marchands, qui peuvent y déposer leurs stocks et montrer des chefs-d’œuvre à de potentiels acheteurs sans avoir à payer de taxes.

Des contrôles peu fréquents

Selon Philippe Davet et Nicolas Galley, la législation, renforcée ces dernières années, permet d’éviter les dérives. Un point de vue que ne partage pas Marc-André Renold, professeur à la Faculté de droit de l’Université de Genève et titulaire de la chaire Unesco en droit de l’art et des biens culturels. «Cette malencontreuse affaire n’a rien à voir avec le statut des Ports Francs, il n’y a qu’un lien de circonstances, mais elle va peut-être raviver le débat autour de leur contrôle. Il ressort du rapport du Contrôle fédéral des finances de l’an dernier – qui n’a pas plu dans le milieu – que si les contrôles douaniers sont possibles, ils restent rares. Les douanes procèdent à des interventions ponctuelles, mais elles manquent de moyens.»

Qu’en est-il du blanchiment d’argent? Selon André Renold, «le risque existe et la réglementation ne va probablement pas assez loin». Certes, les maisons de ventes ou les marchands d’art n’acceptent plus les paiements en cash. Mais la traçabilité reste faible. «Les règles qui s’appliquent aux intermédiaires financiers ne concernent pas le commerce d’art: lorsque la Loi sur le transfert international des biens culturels a été discutée en 2003, on s’est demandé s’il devait être soumis aux mêmes règles. La réponse a été négative», rappelle l’universitaire genevois.

Qu’en pensent les grandes maisons aux enchères, ainsi que les confrères d’Yves Bouvier? Ni Sotheby’s, ni Christie’s, ni Harsch, société genevoise de transport d’œuvres d’art, n’ont souhaité répondre à nos questions.

Anna Vaucher (TDG)

Créé: 28.03.2015, 10h05

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Trois millions de bouteilles

Répartis sur deux sites — la Praille et l’aéroport — les Ports Francs de Genève disposent d’une surface équivalente à 22 terrains de football. C’est la plus grande capacité d’entreposage de Suisse. Genève s’est spécialisé dans le stockage de luxe depuis une dizaine d’années: œuvres d’art, bijoux, diamants, grands crus.

Selon «The Art Market in 2014», le rapport de référence de la société Artprice, c’est le plus grand port franc en matière d’art, avec 40% de sa surface abritant des œuvres. Il contiendrait au total plus d’un million d’objets et d’œuvres d’art.

En outre, «c’est l’une des plus grandes caves au monde, avec 3 millions de bouteilles», affirme ainsi Patrick Baud-Lavigne, du département de tutelle genevois. La demande ne cesse d’augmenter. A peine agrandis, les Ports Francs vont mener une étude de faisabilité pour construire un nouveau bâtiment de stockage.

S.R./P-A.S.

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