Un manuscrit de Sade gardé dix ans à Genève est au cœur d’une polémique

PatrimoineLa fondation Martin Bodmer, à Cologny, ne pourra pas présenter le précieux rouleau des Cent vingt journées de Sodome.

Les «Cent vingt journées de Sodome» que Sade a écrit en prison ne feront pas partie de l’exposition à la fondation Martin Bodmer.

Les «Cent vingt journées de Sodome» que Sade a écrit en prison ne feront pas partie de l’exposition à la fondation Martin Bodmer. Image: DR

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L’histoire du manuscrit des Cent vingt journées de Sodome, écrit par le marquis de Sade depuis sa cellule à la Bastille en 1785, a un parcours aussi rocambolesque que la vie sexuelle de son auteur. A l’occasion du bicentenaire de la mort du «divin marquis», la fondation Martin Bodmer à Cologny organise une exposition autour des écrits du sulfureux écrivain, Sade, un athée en amour, qui démarre samedi. Parmi les objets présentés, des lettres manuscrites, des éditions originales, l’un des deux moulages du crâne de Sade (à lire dans notre dossier sur Sade à paraître ce samedi). Pourtant, le précieux rouleau de 11 mètres de long des Cent vingt journées de Sodome, en dépôt pendant près de dix ans à la fondation Martin Bodmer, n’y sera pas exposé.

Pour comprendre les raisons de cette absence si voyante, rembobinons un peu la bande.

Inscrit sur liste Interpol

Porté disparu pendant plus d’un siècle, le manuscrit refait surface en 1929, et devient propriété du vicomte français Charles de Noailles. En 1982, le manuscrit est dérobé à Nathalie de Noailles, puis revendu au collectionneur genevois Gérard Nordmann. Le petit-fils du vicomte de Noailles Carlo Perrone engage alors des procédures judiciaires en Suisse et en France pour récupérer le rouleau. Si la Cour de cassation française juge que l’œuvre a été exportée illicitement du territoire français, le Tribunal fédéral suisse considère, en mai 1998, Gérard Nordmann de bonne foi et rejette l’action en revendication. Ainsi, bien qu’inscrit sur la base des biens volés de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels et d’Interpol, le rouleau ne risque rien tant qu’il reste en Suisse.

A la mort de Gérard Nordmann en 2004, le rouleau est mis en dépôt à la fondation Martin Bodmer, qui l’intègre dans son exposition permanente pendant dix ans. Suite au décès de Monique Nordmann, la veuve du collectionneur, leurs enfants, représentés par Serge Nordmann, par ailleurs conseiller municipal PLR de Collonge-Bellerive, proposent en début d’année 2014 le manuscrit à la vente. Leur premier interlocuteur, la fondation Bodmer: «Ils nous ont proposé un très bon prix, se souvient Jacques Berchtold, directeur de la fondation, qui ne révélera pas le montant, mais nous le laisse estimer à 3 millions de francs. Comme nous n’avons pas de budget d’acquisition, nous faisons appel à des mécènes. Or, il a été décidé à cette époque que Sade se distanciait trop de la philosophie de Martin Bodmer, et que nous n’allions pas rechercher des fonds pour ce document, tout aussi exceptionnel soit-il.»

Plusieurs grands collectionneurs de Sade ont songé à acheter ensemble le manuscrit et à en faire don à la Bibliothèque nationale de France, qui souhaite depuis longtemps compter le manuscrit au patrimoine national. Or, selon Jacques Berchtold, «ces mécènes ont été dissuadés par l’imbroglio juridique en cours depuis trente ans.» C’est donc l’homme d’affaires français Gérard Lhéritier, fondateur de la société Aristophil et plus grand marchand de manuscrits au monde, qui a racheté le précieux rouleau. Il a non seulement payé la famille Nordmann pour le manuscrit, mais a également indemnisé au passage Carlo Perrone, amenant celui-ci à retirer sa plainte. Au printemps dernier, il déclarait dans la presse française avoir payé au total sept millions pour les Cent vingt journées de Sodome.

Collectionneur «escroc»

«Quand il a acquis le rouleau en mars, il a claironné dans les médias qu’il le ramenait enfin en France. Or, il n’existe aucun contrat écrit que le rouleau reviendra à la Bibliothèque nationale dans cinq ans, comme il l’avait oralement annoncé. Le document ayant été assuré à 12 millions chez Lloyds, il y a fort à parier qu’il laissera sa valeur monter pour le vendre à un prix exorbitant», estime Jacques Berchtold, qui souligne par ailleurs que l’homme d’affaires n’a même pas pris la peine de venir jusqu’à la fondation Bodmer à Cologny pour chercher le précieux manuscrit; il s’est contenté de le réceptionner depuis son jet privé à l’aéroport de Genève.

Déjà la bête noire de l’Etat français depuis qu’il a refusé de rendre des lettres du général de Gaulle qui devaient revenir au patrimoine national, Gérard Lhéritier a ravivé les tensions avec l’avenir flou des Cent vingt journées de Sodome. Dernier rebondissement en date, la société Aristophil vient d’être perquisitionnée à Paris; ses comptes ont été gelés et le collectionneur est accusé d’escroquerie en bande organisée (lire l’encadré).

Cette situation n’étonne pas dans le milieu des collectionneurs, qui reprochait déjà à Gérard Lhéritier d’acquérir des pièces rares dans le seul but de spéculer. C’est d’ailleurs pour cette raison que le rouleau a été déclaré indésirable à l’exposition sur Sade de Bodmer. Les deux collectionneurs Jean Bonna et Pierre Leroy, qui prêtent des pièces à la toute prochaine exposition à Cologny, avaient pris leurs précautions: «La condition était que les Cent vingt journées ne soient pas présentes. Ils ne souhaitaient en aucune manière être liés à Gérard Lhéritier», explique Jacques Berchtold.

Contacté, le Genevois Jean Bonna ne souhaite pas commenter l’«histoire lamentable» d’une probable «faillite» de Gérard Lhéritier. Quant à ce dernier, il n’était pas joignable hier, mais son assistante nous a déclaré que le rouleau n’a pas été saisi et qu’il est toujours exposé à l’Institut des lettres et manuscrits à Paris, le musée de Gérard Lhéritier. Jusqu’au prochain épisode. (TDG)

Créé: 02.12.2014, 22h32

L'affaire Lhéritier

Le collectionneur français Gérard Lhéritier acquérait des manuscrits rares au prix forts qu’il revendait encore plus cher, grâce aux 18 000 investisseurs qui achetaient des petites parts de ces documents, et à qui il promettait des bénéfices importants. Ce système dit «de Ponzi», qui lui vaut le surnom de «Madoff français», est dénoncé par le Parquet financier de Paris, qui l’a qualifié «d’escroquerie en bande organisée». Sa société a été perquisitionnée, ses comptes gelés, et des manuscrits saisis. Le préjudice est estimé à 700 millions d’euros. Du jamais vu en France. MAR.G.

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