INTERVIEW
Rousseau et les inégalités au MEG. Comment les voir au XVIIIe siècle?
Interview: Etienne Dumont. Mis à jour le 22.06.2012
Rousseau encore. Rousseau toujours. L’année connaît en ce moment son apothéose. C’est le 28 juin 1712 que le philosophe est né au 40 de l’actuelle Grand-Rue. En attendant qu’ouvre au Musée Rath une dernière grande exposition inspirée par le Genevois, portant sur le sentiment de la Nature, il est temps de parler de la précédente. Très réussie. Intitulée «C’est de l’homme que j’ai à parler», elle porte sur les inégalités. Un trio de choc en est responsable à l’annexe du Musée d’ethnographie (MEG) à Cannes. Il y a Danielle Buyssens. L’historienne. Christian Delécraz. L’homme de musée. Et Pierre-Alain Bertola. Le scénographe.
Comme nous sommes au royaume de l’injustice, il n’y aura ici qu’un interlocuteur. Il s’agit de Danielle Buyssens. Elle aura beaucoup (et bien) parlé de Rousseau en 2012.
D’où est né «C’est de l’homme que j’ai à parler»?
L’idée est partie, comme les autres, du concept de «Rousseau pour tous». L’ancien magistrat en charge de la Culture, Patrice Mugny, avait demandé à ce que chaque musée municipal monte une exposition sur le philosophe. C’était en 2008. Je ne me trouvais pas encore à bord du Musée d’ethnographie. Boris Wastiau, son directeur a choisi le thème de l’inégalité.
Quelle est la manière dont le projet s’est développé?
D’une manière fluctuante. Mais quatre ans, cela laisse du temps. Au départ, tous les départements du MEG devaient apporter leur pierre, sous la direction de Christian Delécraz. Il a d’abord été question de réunir des objets symbolisant le pouvoir. Puis d’imaginer ce que serait une société égalitaire. J’ai amené le XVIIIe siècle, mon domaine. Comme Christian Delécraz est sensible à l’Histoire, nous pouvions nous entendre. Je rappelle qu’il est l’auteur d’une exposition comme «Les plis du temps».
Alors, l’idée de base est…
Le regard de près et de loin. Dans l’ethnographie, il faut commencer par regarder autour de soi. Jacques Hainard l’a bien rappelé à Genève, durant sa direction du MEG. Tout part donc de Genève, puis passe par la Suisse. Jean-Jacques Rousseau a beaucoup fantasmé sur ces deux sujets. Ces accommodements ont facilité son discours. Le Genevois s’adresse en fait à la France, qui lui offre son public principal. L’égalité genevoise qu’il lui vante constitue un mythe, et il le sait. De la Suisse, si compliquée sur le plan politique d’alors, il fait une autre construction théorique. L’écrivain peut ainsi les donner comme modèle.
Il fallait pourvoir le montrer sur le plan plastique!
Pierre-Alain Bertola, qui a déjà conçu plusieurs scénographies pour le MEG a très vite été impliqué dans le projet. Il pouvait donc le mettre en image au fur et à mesure de son élaboration.
Alors, Genève?
Pour la République, l’approche me semblait facile. Il fallait parler des différences sociales, que Rousseau a connues dès son enfance. J’ai suggéré les interdits. Des édits somptuaires limitaient théoriquement le luxe. J’avais le costume en lire de mire. Je voyais déjà une sorte de «Nana» à la Niki de Saint-Phalle pour l’illustrer au milieu d’une salle. Pierre-Alain a amené la costumière de théâtre Mireille Dessingy, qui connaît l’histoire des tissus sur le bout du doigt. Elle a conçu une robe folle, importable à l’époque chez nous. Puis, en suivant les ordonnances genevoises, elle a créé des palettes textiles avec ce que chaque Genevoise osait porter, suivant sa condition. Plus on descend dans l’échelle sociale, moins il y a d’ornements et de couleurs. Moins les matières sont moelleuses. Corinne Walker l’a bien vu. Les édits servent moins à préserver du luxe qu’à marquer visiblement les classes sociales.
Ces interdits étaient-ils respectés?
Evidemment pas! Sinon il n’aurait pas fallu les renouveler. Mais il restait plus facile d’enfreindre un édit si l’on appartenait à la haute société. Je prends un exemple. Guillaume Franconis, dont nous montrons dans l’exposition le somptueux coffre de laque japonais donné par ses soins à la Bibliothèque de Genève en 1707, menait grand train. Sa famille possède alors La Grange, aux portes de la ville. Pour ses noces, il utilise une calèche pour aller au temple. C’est interdit. On lui met une amende. Il paie et continue comme si de rien n’était.
La Suisse, maintenant.
Rousseau n’a pas créé la Suisse idéale, représentée à Conches par un superbe papier peint panoramique des premières années du XIXe siècle. C’est Albert de Haller qui s’en est chargé avant lui. Le Bernois répondait ainsi à la vision d’un pays pauvre et primitif, peuplé de monstres cachés dans les Alpes et de goitreux. Cette riposte était bien sûr artificielle. Nous le montrons. Tandis que les personnages de «La Nouvelle Héloïse» vivent à Clarens dans un paradis alpestre qui se serait retrouvé en plaine, le pays n’arrive pas à nourrir sa population. C’est l’âge d’or du mercenariat, armé ou non. L’Arcadie se révèle pour le moins surpeuplée.
C’est aussi le temps de Marie-Antoinette à Trianon.
On collectionne déjà les outils traditionnels. Le tourisme prend son premier essor. La Suisse devient une sorte d’objet patrimonial. Et donc menacée dans son essence! Le patrimoine comporte toujours une idée de menace…
Restait à introduire le reste du monde.
Oui, et si possible sans perdre Rousseau en chemin. C’était possible dans la mesure où le XVIIIe siècle a connu de grands voyages et des dernières découvertes. Ces expéditions ont donné naissance à une énorme littérature, dont le succès populaire se révèle étonnant. De cette masse nous pouvions utiliser les livres que Rousseau a effectivement cités.
Mais comment relier la Genève d’alors à la Planète entière?
Les financiers genevois se retrouvent dans toutes les aventures commerciales, dont bien sûr l’esclavage. La mondialisation ne date pas d’hier. Franconis, pour reprendre mon exemple, possède chez lui des objets venus d’Extrême-Orient. Il devait avoir un goût assez baroque. Par ses spéculations, il est lié aux Compagnies des Indes orientales et occidentales. Il a des agents partout. Nous montrons aussi l’extraordinaire manteau hawaïen de plumes, donné vers 1820 à l’Académie. Il prouve tout un réseau de connaissances et d’échanges.
Et où cela mène-t-il à Conches?
Au passage de l’inégalité entre les hommes à celle entre les peuples. Disons-le tout de suite. Elles frappent moins Rousseau, qui n’a jamais condamné formellement l’esclavage. Elles ne formaient pas son propos. Il l’a donc abandonnée aux bas de page de ses ouvrages. Nous aurions pu mettre ces dernières en avant, mais c’était biaiser le propos. Rousseau serait devenu un prétexte.
Sans regrets?
Dire que les nations sont inégales tient aujourd’hui de la tarte à la crème. Et puis la place à Conches reste tout de même très limitée.
Mais comment un explorateur comme le capitaine Cook voyait-il ces différences sur le terrain?
Il cherchait non pas les différences, mais les ressemblances. Quand il voyait à Hawaï une société de castes, il retrouvait un peu l’Angleterre. Ce qu’il découvrait justifiait la société occidentale. C’est normal d’avoir des classes sociales très différentes à Londres, puisque cela semble le cas partout!
Quelle est votre conclusion à propos de Rousseau?
Il faut prendre du recul. Nous ne vivons plus au XVIIIe siècle. Rousseau n’est pas notre contemporain. Différent, mais pas étranger, il alimente notre réflexion. Il la stimule. Mais il faut admettre que les points de vue ont souvent changé.
Pratique
«C’est de l’homme que j’ai à parler», Musée d’ethnographie (MEG) de Conches, 7, chemin Calandrini, jusqu’au 23 juin 2013. Tél. 022 346 01 25, site www.ville-ge/meg Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.
(TDG)Créé: 22.06.2012, 12h04
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