«La Panne» met les gaz à l’Orangerie

Théâtre Valentin Rossier démarre l’été avec le carburant Dürrenmatt.

Ce qu’on appelle une belle brochette: Valentin Rossier, Christian Gregori, Gilles Tschudi, Barbara Baker et Armen Godel.

Ce qu’on appelle une belle brochette: Valentin Rossier, Christian Gregori, Gilles Tschudi, Barbara Baker et Armen Godel. Image: MARC VANAPPELGHEM

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La virtuosité des comédiens: voilà ce qui assure plus que toute autre substance la combustion de cette Panne qui entame la saison d’été au Théâtre de l’Orangerie. Au nombre de cinq, ses pistons ont pour nom Armen Godel, Gilles Tschudi, Christian Gregori, Valentin Rossier – également au volant du bolide – et Barbara Baker – qui aide le conducteur à passer les vitesses. Foin d’expédients technologiques ou pluridisciplinaires! A l’étincelle du verbe affilé de Friedrich Dürrenmatt répondent sans fioriture une scénographie épurée, des costumes judicieux, un éclairage millimétré. Et nos cinq mages de la performance scénique en voiture de tête.

Le piège dont on ne sort pas

«On peut vous offrir un verre, Monsieur...?» «— Traps, Alfredo». «Traps», comme «pièges» en langue anglaise. C’est que le représentant de commerce tombé en panne au milieu de nulle part s’expose bien à une embuscade lorsqu’il pousse la porte de ce troquet intemporel où trois juristes à la retraite ont l’habitude de se retrouver. Ambiance de motel américain: vieux juke-box rouillé à cour, long bar oblique en travers du plateau, vamp énigmatique balançant de l’un à l’autre ses hanches sinueuses. L’air est épais, les verres remplis de whisky, la musique vrille l’âme, et l’on sent immédiatement que Traps ne réchappera pas du trou perdu où il vient d’échouer. Une force obscure, déviée de chez Luis Buñuel ou David Lynch, l’y maintiendra indéfiniment enlisé...

Le juge (funambulesque Godel), le procureur (sournois Tschudi), l’avocat (paternaliste Gregori) et le bourreau (languide Baker) jouent cartes sur table avec le nouvel arrivant (Rossier subjugué): lui ayant distribué le rôle de l’accusé, ils mettront en scène le procès qui débouchera sur une irrévocable sentence. Désœuvré et curieux, le commercial accepte les règles en avalant un énième malt. «Derrière chaque action, le crime, derrière chaque individu, l’assassin», lui assène-t-on.

Mieux: la faute se terrant au creux de chaque conscience, les trois lascars ont tôt fait d’épingler Traps pour meurtre crapuleux doublé d’adultère. Et la culpabilité suintant au tréfond de toute psyché, Traps ne songera même pas à contester sa condamnation à la peine capitale. Jeu dangereux auquel se livrent en huis clos un groupe de vieillards avinés. D’autant plus cruel que les notables ont pour eux l’ascendant de l’âge, du savoir et du statut social.

Essai, polar et satire

Quand Friedrich Dürrenmatt rédige La Panne en 1956 – le roman sera par la suite adapté par le dramaturge pour la radio puis pour la scène –, il fait mouche en labourant au moins trois terreaux simultanément. Celui du polar hitchcockien, de la satire politique et du conte philosophique – sans négliger celui de la théorie dramatique. Son écriture ciselée découpe avec panache l’intrigue criminelle tout en dénonçant une justice cynique et en livrant par la tangente son analyse d’une humanité qui a avant tout soif d’aveu, jusqu’à l’ivresse.

Valentin Rossier l’a maintes fois prouvé dans ses précédentes mises en scène au nom du New Helvetic Shakespeare Company (La seconde surprise de l’amour, Hamlet ou l’anatomie de la mélancolie...), il ne croit pas plus en l’innocence de l’homme que l’auteur de La Visite de la vieille dame. Aussi il ne risque ni tonneau ni tête-à-queue en exploitant les gisements originels du roman, y compris son humour. Au plus choisit-il de déplacer le repas chez Monsieur le juge autour du zinc d’un Bagdad Café isolé. L’artiste réaffirme ainsi qu’il préfèrera toujours à l’épate la lecture attentive, relayée sur scène par une brochette d’acteurs hors pair. Aucune panne possible.

La Panne Théâtre de l’Orangerie, jusqu’au 10 juillet, 022 700 93 63, www.theatreornagerie.ch

(TDG)

Créé: 23.06.2016, 20h09

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La soirée, qui s’annonce trépidante, débutera à la chute du rideau avec le vernissage d’une rétrospective photographique de l’institution comme du bâtiment: «C’est pour nous l’occasion de faire découvrir un lieu unique à Genève et de documenter son histoire. En plus de cette fonction informative, j’espère que les photos exposées en plein air feront rêver le public», se réjouit l’horticulteur en chef. Suivront des projections de vidéo-mapping orchestrées par Robert Nortik, qui zébreront de couleurs la bâtisse et la végétation alentour. Enfin, jusqu’à pas d’heure grâce à l’absence de riverains, on dansera sur le blues sauvage puis les eighties oldies que cracheront les platines respectivement du Delta Freaks Sound System et de Léa Pohlhammer, du collectif Wunderbar.

Les 35?ans du Théâtre de l’Orangerie Sa 25 juin, de 22?h à 3?h, par tous les temps, www.theatreorangerie.ch

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