Leonard Cohen et Joni Mitchell, les amants parallèles

MusiqueLa «superhippie sophistiquée» et le poète «triste et sexy» valaient bien une nouvelle biographie. Chacun la sienne, pour dire aussi l’effervescence des années 60.

Juillet 1967: Leonard Cohen en coulisses avec Joni Mitchell lors du Festival folk de Newport, peu avant leur concert.

Juillet 1967: Leonard Cohen en coulisses avec Joni Mitchell lors du Festival folk de Newport, peu avant leur concert. Image: DAVID GAHR/GETTY IMAGES

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Ce printemps, deux livres d’une tenue proprement édifiante amarrent leurs couvertures élégantes sous la lampe du lecteur curieux des vies d’autrui. Traduit en français trois ans après sa parution originale aux Etats-Unis, A Broken Allelujah, Rock and roll, rédemption et vie de Leonard Cohen de Liel Leibovitz, chez Allia, compose un panorama saisissant de l’existence autant que de l’œuvre du fabuleux poète canadien disparu en 2016. Tandis que Joni Mitchell, Songs Are Like Tattoos d’Edouard Graham – encore une livraison de l’excellente maison d’édition Le mot et le reste! – constitue la première incursion d’un auteur francophone parmi les sortilèges de la grande dame blonde. Elle fêtera ses 74 ans cette année. Elle aussi est Canadienne, comme Cohen. Elle vient de l’ouest, du Saskatchewan; il est né à l’est, à Montréal. Est-ce un bon prétexte pour les présenter ensemble? Pour cela et tout le reste.

Joni Mitchell, Leonard Cohen, tous deux ont débuté dans les années 60, tous deux font figure d’électrons libres, à rebours de leur époque. Raison, sans doute, pour laquelle l’un et l’autre ont marqué comme personne les cinquante années suivantes. Voici leurs biographies détaillées. Des récits essentiellement littéraires, pour saisir ces œuvres résolument différentes quoique faciles à rapprocher.

1967, l’année où tout bascule

Joni Mitchell et Leonard Cohen sont non seulement des compositeurs exceptionnels, mais aussi, et surtout, des poètes scrutateurs de la machinerie des sentiments. Laquelle ne peut se départir de la sexualité, parfaitement assumée chez l’un comme chez l’autre. Et c’est ce qui rend les textes de leurs chansons essentiels. Cohen et Mitchell sont des auteurs adultes et vaccinés, comme leur contemporain Dylan: «Comment être poète dans un monde qui attend de plus en plus d’eux de bien se tenir sur les plateaux télé?» demande Leibovitz. Qui répond ainsi: Cohen choisit de «divertir, mais en assénant des formules coup-de-poing, de celles qui sont dotées d’une authentique vigueur existentielle». «L’amour n’est pas exempt de détestation (…), ni de jalousie, ni de souffrance infligée réciproquement», écrit pour sa part Graham, évoquant le titre All I Want ouvrant l’album Blue, chef-d’œuvre de Joni Mitchell. La phrase conviendrait également à l’univers de Cohen. Tout cela pour dire la complexité des relations amoureuses, en attendant d’autres thèmes, qui viendront plus tard: la guerre, les libertés, les minorités et, in fine, le sens de notre existence ici-bas.

Ajoutez à cela que tous deux ont sorti leur premier album à quelques mois d’écart, lui en 1967, elle en 1968: voilà de quoi fourbir un beau programme de lecture, un demi-siècle de chronique, d’interviews, de confessions et d’exégèse donnant une chair incomparable à qui s’attelle aujourd’hui à faire le bilan de pareilles carrières. D’autant que les biographies que voici sont excellentes, savamment documentées, exhaustives et superbement écrites.

Leibovitz, journaliste de métier, inscrit son récit dans la tradition des biographies américaines: il faudra remonter loin dans la généalogie familiale des Cohen pour comprendre la société bourgeoise de Montréal, la communauté juive «intégrée» dans laquelle naît Leonard. Ecouter ce grand-père rabbin qui lui fait découvrir des Ecritures parsemées d’érotisme, pour comprendre comment Cohen s’est intéressé aux interrogations existentielles tout en développant son goût et son regard sur la sexualité. «Triste et sexy», le ton de Cohen prend racine ici, selon Leibovitz, qui en connaît une tranche sur le judaïsme. Quant à Graham, écrivain de son état, auteur d’un ouvrage sur Apollinaire, il ouvre grandes ses portes à l’analyse esthétique. Joni Mitchell, la «superhippie sophistiquée», la femme dont les géants du renouveau folk, Graham Nash, David Crosby, étaient amoureux, était elle-même la géante de cet univers folk. «Déesse folk», oui. Et pourtant, c’est dans le jazz que Mitchell coulera cet autre disque magistral, Hejira.

Des prophètes? Nullement…

Mitchell et Cohen se sont rencontrés à maintes reprises. Ont-ils été amants? Plus pertinent, on fera le parallèle entre deux trajectoires loin d’être exclusivement musicales: Cohen, c’est ce type qui cartonnait dans sa vie d’auteur et décida, à plus de 30 ans, de devenir chanteur. N’est-ce pas incongru? Mitchell, quant à elle, se destinait à la peinture et chantait, dit-elle, pour payer ses cigarettes. Désormais en quasi-retraite, victime d’une rupture d’anévrisme en 2015, elle consacre la plupart de son temps à la peinture.

Ils ont tous deux visité l’Europe, trouvant en Grèce, elle en Crète, lui sur l’île d’Hydra, un repos non dénué de romantisme. Mais c’est sur cette autre île, Wight, dans le chaos du fameux festival organisé en 1970, que l’un et l’autre se retrouvent. Mitchell, désemparée face à un public huant ces «rockers» que l’ère du temps voulait prophètes, ce qu’ils ne sont nullement. Cohen, nettement plus allumé, suggérant à la foule irascible de se «régénérer». Rendue dans deux ouvrages différents, qui paraissent un demi-siècle plus tard, l’anecdote est saisissante. Elle permet d’évacuer la part de mythe pour s’en tenir à la microhistoire.

On pénètre ici dans l’intime de deux artistes devenus certes iconiques. Et pourtant, lorsque l’un et l’autre sont rendus vivants dans le contexte, dans le quotidien qui a suscité l’acte créatif, ce sont bien deux individus parfaitement humains, de chair et d’os, deux individus sensuels, que l’on apprécie ainsi. Il est vrai que Joni Mitchell et Leonard Cohen, peu enclins à jouer les rock stars conventionnelles, se prêtent particulièrement bien à ce genre de portrait intimiste.

«Joni Mitchell, Songs Are Like Tattoos» Edouard Graham, Ed. Le mot et le reste, 384 p. «A Broken Hallelujah, Rock and roll, rédemption et vie de Leonard Cohen» Liel Leibovitz, Ed. Allia, 272 p.

(TDG)

Créé: 21.04.2017, 15h06

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