Ute Lemper, divanarchiste

Paroles, ParolesDe Weill à Neruda, la chanteuse allemande donne de la voix à contre-courant. Concert mardi au BFM.

Ute Lemper, chanteuse allemande établie à New York, pose dans le patio de l'hôtel Kempinski, aux Pâquis.

Ute Lemper, chanteuse allemande établie à New York, pose dans le patio de l'hôtel Kempinski, aux Pâquis. Image: Olivier Vogelsang

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Elle est arrivée seule à l’hôtel. Genève, station de transit entre Stuttgart, où elle répondait la veille à la presse nationale, en attendant Paris. «Je n’ai pas d’assistants, je voyage seule et ça me convient. Une diva!? On me demande parfois de sortir mon manteau de fourrure… Je n’en ai pas non plus!» Une franche poignée de main, un regard direct. Une touche. Une pose pour le photographe. Du théâtre, Ute Lemper connaît les arcanes. La scène, musique, cinéma, interview, est son arène qu’elle investit sans retenue, y mettant la voix comme le corps. «Physicalité» pourrait constituer le leitmotiv de son être scénique. «Spiritualité» sera le dernier terme qu’Ute Lemper lâche au sortir de la discussion. Chanteuse capable de rendre sa monnaie à Kurt Weill comme d’embrasser Pablo Neruda, la New-Yorkaise d’adoption, 51 ans, quatre enfants, revient mardi prochain pour un concert au BFM. Entre bandonéon et piano, il y aura du Weill et du tango, du Brel aussi, comme de la passion et de l’amour, deux mots qu’Ute Lemper a inscrits sur l’ardoise…

New York, vous y vivez depuis dix-huit ans?
Cette ville me procure un sentiment très «relax», que je ne trouve pas ailleurs. On est Allemande à Londres comme à Paris. Tandis qu’à New York, on est New-Yorkais sans perdre toutes ces différentes cultures. Mais j’avoue que l’Europe me manque. J’y tourne, au moins cinq fois par année, en Italie, en Angleterre, en France, en Espagne aussi, avec le projet Neruda. J’ai la green card depuis vingt ans. Mais je ne veux pas du passeport américain. Je me sens Européenne. Et je représente cette culture, à commencer par l’héritage allemand bien sûr.

C’est une mission, représenter la culture européenne?
Oui. Ça a commencé il y a plus de trente ans lorsque, avec Universal, j’ai été choisie pour enregistrer les musiques bannies par les nazis. Il y avait là un vrai projet historique et musicologique. Ces disques de Kurt Weill se sont vendus dans le monde entier. C’était la première fois, après la guerre, que la langue allemande était destigmatisée. Les Berlin Cabaret Songs, les Sept péchés capitaux, Mahagonny, tout cela a été joué jusque dans les universités américaines, en Israël aussi devant les survivants de l’Holocauste…

Interpréter Kurt Weill dans les années 80 allait au-delà de la musique?
Un tel projet permettait de relancer le dialogue sur le passé. Moi, Allemande, après la guerre, je pouvais parler de cet héritage allemand. Un héritage très compliqué, très lourd. J’ai vite compris que cette mission tenait aussi de l’humain, du politique, de l’historique mais aussi de l’humanitaire.

Cette mission a-t-elle porté ses fruits?
Les Allemands ne disent jamais merci. Mais comme j’ai fait beaucoup de choses, des comédies musicales à Broadway comme à Londres, tourné beaucoup de films également, visité le répertoire français, le tango argentin et composé mes propres musiques depuis quinze ans, alors, quand même, les Allemands considèrent que je dois avoir un peu de talent. C’est compliqué, cette reconnaissance… D’autant plus que ma carrière avait commencé ailleurs, en 1986, à Paris, avec le Cabaret de Jérôme Savary. Les Allemands ne m’ont pas «cuisinée» eux-mêmes. Et mes débuts sur les scènes n’avaient rien à voir avec l’industrie du disque. Dans un même temps, je me suis gardée de la presse à sensation. Je n’habite pas en Allemagne et c’est tant mieux. A New York, je suis anonyme, je suis une petite poule qui se balade dans la rue à côté des grandes stars.

Face à la presse allemande, l’autre jour, ça s’est passé comment?
On m’interroge beaucoup sur mon existence, en particulier sur ma vie de mère. Mon quatrième enfant est né en 2011. Un enfant à 48 ans?! Bon Dieu, ça n’est pas standard! Mais qu’est-ce qui est standard? Je ne m’en rends pas compte. Il y a deux semaines à Munich, j’ai reçu un prix intitulé Querdenken, un prix de l’«anticonformisme». Un mot très joli en allemand, pour évoquer ceux qui pensent en dehors de la normalité. Pour la vie que je mène, bien établie, en dehors de tout, en dehors des conventions, cela me semble tout à fait… normal.

Anticonformiste, vous l’êtes depuis quand?
J’ai compris il y a très longtemps qu’il n’y avait pour moi qu’une seule manière de vivre, c’est-à-dire très librement. Enfant, je vivais dans une famille très moraliste, très catholique, avec des parents soucieux du qu’en-dira-t-on. Adolescente, il était clair que je ne pourrais pas vivre comme cela. Alors j’ai laissé tout cela derrière moi pour me créer une vie très libre. Bien sûr, il y a les grandes responsabilités, comme de donner une vie stable aux enfants. Ils nous ont d’ailleurs suivis dans les tournées… Mais tout l’amour que je ressens pour ma profession va de pair avec un travail intuitif. La mode, le commercial, je n’en ai rien à faire! Aucune maison de disques, aucun manager ne me dicte quoi que ce soit. Je crée comme je veux. Mon projet autour de Charles Bukowski, il y a quatre ans, s’inscrivait dans l’avant-garde et la rébellion. Avec l’album Forever, Love Poems of Pablo Neruda, je rejoins l’univers du tango argentin, également l’expressionnisme français. Neruda a vécu longtemps en Europe, il a été poète, diplomate, politicien, il a confronté l’oppression et le fascisme. Cet homme a aussi donné beaucoup de consolation aux gens.

De Neruda, vous avez choisi les poèmes d’amour. Pourquoi pas ses écrits politiques?
J’avais peur de banaliser cet aspect-là. Et ses poèmes d’amour portent sa mentalité d’exil, de fuite, de même que sa profonde nature hédoniste. Il adorait la vie, la bouffe, tout en étant désespéré par l’idée de ne pouvoir la remplir assez, sa vie. C’est aussi un sentiment de perdition. Neruda était obsessif. Et compulsif. La femme, qu’il adorait dans tous les sens, physique et mental, le soumettait littéralement à l’expérience de l’amour.

Cette dialectique de l’amour vous parle à vous aussi?
Je suis addict à l’amour. Les moments les plus forts, lorsqu’on ressent et l’humanité et l’éternité, sont les moments essentiels de la vie. Mais la dimension spirituelle, plus vaste, plus humaine, en dehors de la relation entre homme et femme, s’avère très belle aussi. C’est une passion, une affinité pour l’humanité, la musique, la poésie. Ainsi qu’une compassion pour ceux qui souffrent.

Cela rejoint votre «mission» d’artiste?
Avec l’âge, je ressens de plus en plus cette dimension spirituelle. Sur scène, j’ai eu ma période avec des batteries et des basses. Aujourd’hui, je cherche l’épure, la transparence de l’âme, sans aucune censure.

Weill et Brecht vous ont-ils aidée à vous débarrasser de votre censure?
La vraie rencontre avec Brecht, c’était au lycée. J’ai découvert une musique pour les jeunes, fraîche, rebelle, un peu anarchiste, avec des personnages en dehors de la société, immoraux. C’était aussi le boycott de l’exploitation matérialiste. Jeune, j’adorais ça, ça correspondait à mon propre esprit anarchiste. J’avais beaucoup de rage contre l’établissement, les Eglises, les droites, les politiciens, tous ceux qui nous disaient ce qu’il faut faire. L’Allemagne de ma jeunesse était étroite d’esprit… Finalement, celle d’aujourd’hui est très différente, beaucoup plus ouverte, comme dans le reste du monde. C’est inévitable. Le progrès, celui d’une humanité multiculturelle, nous ne pouvons pas l’arrêter. Dans cinquante ans, toutes ces petites limites provinciales, nationalistes, seront obsolètes.

Pourtant, les extrêmes droites sont virulentes actuellement…
Ce sont des gens qui perdent le sentiment de faire partie de quelque chose de clair, et ne veulent pas progresser. Le progrès, ça reste compliqué. Et ça fait peur. A moi aussi. Mais comme musicienne! Peut-on, par exemple, trouver de l’âme lorsqu’on compose sur un ordinateur? Je suis un dinosaure, peut-être… Mon prochain projet concernera encore une fois le domaine littéraire: j’ai écrit des chansons en partant du Manuscrit retrouvé de Paulo Coelho. Ce sont des mots anciens replacés dans la modernité. Cette lecture m’a touchée: ce jour-là, j’étais un peu triste dans mon cœur et ce livre m’a apaisée.

Paulo Coelho, ça se vend autant qu’«Harry Potter». C’est mainstream.
Non, c’est spécial. Coelho nous donne un grain de spiritualité qui nous manque. Ses livres, L’Alchimiste surtout, sont à part. Cela dit, quand il vire dans le religieux, je n’en veux pas. Je ne suis pas religieuse.

Vous aimez la scène: pourquoi?
Je raconte des histoires, pour chacun. Je le fais à travers des explosions, ou des silences. Je joue avec une certaine physicalité. Mais je cherche aussi de la profondeur. Le physique et l’âme, on a besoin des deux.

Ute Lemper Bâtiment des Forces Motrices, place des Volontaires 2, mardi 16 décembre à 20 h 30. Infos: opus-one.ch (TDG)

Créé: 12.12.2014, 19h42

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