Genève retrouve sa musique oubliée

Classique L’Orchestre baroque de la Haute Ecole de musique a gravé des joyaux oubliés du XVIIIe siècle genevois. Immersion dans une séance d’enregistrement.

La violoniste Florence Malgoire dirige les jeunes musiciens de l’Orchestre baroque de la HEM dans la séance d’enregistrement

La violoniste Florence Malgoire dirige les jeunes musiciens de l’Orchestre baroque de la HEM dans la séance d’enregistrement Image: PIERRE ABENSUR

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C’est un silence sourd qui s’est prolongé durant deux siècles et des poussières. Une éternité à laquelle un ensemble de jeunes musiciens a enfin mis un terme dans une salle boisée au cœur de Genève. Entre les sièges vides et les voûtes hautes du Studio Ernest Ansermet, ce que donne à entendre l’Orchestre baroque de la Haute Ecole de musique a des allures de petite renaissance artistique que personne n’attendait vraiment. Dans la salle, voilà donc une poignée de symphonies de Gaspard Fritz et de Friedrich Schwindl qui résonnent enfin avec éclat. Et avec elles, voilà aussi des partitions qui retrouvent un air frais après avoir somnolé dans des tiroirs d’archives ignorés de tous.

Une ville qui pulse et vibre

Gaspar Fritz? Friedrich Schwindl? Qui sont-ils pour qu’une trentaine de musiciens leur consacrent quatre jours de sessions d’enregistrement? Pourquoi donc la violoniste Florence Malgoire – grande spécialiste du répertoire baroque – qui guide avec son violon la troupe de jeunes aguerris, a décidé d’empoigner ces œuvres pour en faire un disque? La réponse se niche sans doute entre les portées et les mesures de ce répertoire tombé dans l’oubli. Composées au cours du XVIIIe siècle, les symphonies en question racontent la vivacité d’une ville dont on dit hâtivement, et à tort, qu’elle était à l’époque enfermée dans son splendide isolement protestant, enveloppée par un climat austère, plongée dans un renoncement têtu aux arts.

Genève à l’époque des Lumières est au contraire une ville qui pulse et vibre, c’est ce que montrent les archives. Elle est traversée par des courants culturels qui irriguent son tissu social. Il suffit d’ailleurs de tendre l’oreille vers les prises multiples qu’enchaîne l’Orchestre baroque de la Haute Ecole de musique pour s’en rendre compte. La pièce de Friedrich Schwindl, labourée dans ses détails les plus infimes, renvoie directement à Joseph Haydn, à son esthétique et à son langage. Signe que les idées et l’esthétique en vogue en Europe ont circulé avec aisance entre les murs de la Cité de Calvin.

Sur la scène du Studio Ernest Ansermet, Florence Malgoire mais aussi le claveciniste Paolo Corsi s’emploient à transmettre ce souffle d’antan en enchaînant les corrections sur tel ou tel autre passage qu’il faut restituer aux nombreux micros. Les longues et les très courtes prises de son – parfois quelques mesures à peine – se suivent et sont commentées depuis la régie par le technicien et directeur artistique Johannes Kammann, qui œuvre pour le label romand Claves. Il faut faire attention aux tempi, aux accents et aux couleurs de l’œuvre. Il faut éviter les bruits parasites (un mouvement de chaise, par exemple) qui pourraient gâcher une bonne prise.

Ton galant et dentelle

Le travail est harassant. Il faut souvent l’interrompre pour accorder des instruments d’époque très sensibles et volubiles. A l’heure de la pause de midi, Florence Malgoire revient sur cette aventure musicale particulière: «On est face à une musique qui fait dans la dentelle, note la violoniste, il faut alors expliquer aux étudiants comment on restitue le ton galant de ces pièces, comment on retrouve leur caractère et leur style.» S’ajoute à cette quête de l’esprit de la lettre l’accompagnement nécessaire d’une troupe de musiciens qui, dans la plupart des cas, vit là sa première expérience orchestrale. «Avant de nous lancer, j’ai expliqué comment on procède lorsqu’on enregistre. Pour beaucoup, cela a été une grande découverte. J’ai aussi insisté sur l’importance d’avoir une cohérence stylistique entre les différents groupes de pupitres. En cela, cette expérience a une valeur formatrice pour tous ceux qui y participent.»

L’enregistrement des symphonies et celui d’un corpus de musique de chambre achevés, la suite de cette renaissance genevoise se terminera plus tard. Au mois de mai prochain, Gaspard Fritz et Friedrich Schwindl connaîtront une première vie discographique avec la publication d’un double album. Genève redécouvrira alors une partie de ses oubliés.

(TDG)

Créé: 28.06.2016, 17h37

Un livre pour compléter la renaissance

Le retour à la vie de ces figures oubliées que sont Gaspard Fritz et Friedrich Schwindl doit tout à quelques passionnées qui, animés par un esprit de limier, ont cherché longuement leurs traces dans les archives. Côté partitions, un fond de microfilm a ainsi été retrouvé dans la bibliothèque du Conservatoire de Genève par le claveciniste Paolo Corsi. Après un travail patient de correction et d’édition, les pièces découvertes ont pu enfin retrouver la lumière grâce à l’Orchestre baroque de la HEM. Un autre front, éminemment éditorial, chemine parallèlement, grâce aux recherches que mène depuis plusieurs années déjà l’historienne Corinne Walker. Spécialiste des pratiques culturelles et matérielles sous l’Ancien Régime, elle dit être tombée un jour sur un terrain vierge en croisant dans les Archives d’Etat les noms d’une poignée de compositeurs oubliés. «Gaspard Fritz était un violoniste éminent dont le père était originaire de Hanovre, note l’historienne. Il s’est marié à Genève en 1712 et il a été reçu comme Habitant en 1722. Quant à Friedrich Schwindl, il est né à Amsterdam en 1737 et il est mort à Karlsruhe en 1786. Il s’est établi à Genève en 1773 ou 1774 et il quittera les lieux vers 1778.» Ces figures notables d’un paysage musical effervescent feront l’objet d’une étude sur les pratiques musicales genevoises au XVIIIe siècle. Corinne Walker en publiera un ouvrage l’année prochaine. R.Z.

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