«Mix et Remix a révolutionné le dessin de presse»

RéactionsZep, Chappatte, Herrmann, Valott et Pajak évoquent la disparition du célèbre humoriste.

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Zep, auteur de bande dessinée :
« J’étais un lecteur de Good Boy et de l’Eternité magazine dans lesquels il dessinait. J’étais aussi un fan de ses Histoires mécaniquesparues dans l'Hebdo. La première fois qu’on a bossé ensemble, c’était en 1990 pour le festival de Leysin, on avait fait un journal éphémère qu’on réalisait pendant la nuit sous la grande scène, et qui était distribué le lendemain sur le site du festival. Par la suite, en 2004, quand j’ai été Grand Prix d’Angoulême, comme je pouvais un peu intervenir dans la programmation, ma première proposition a été de faire une exposition de Mix. Ici, il était déjà très connu, mais en France assez peu. Je lui avais demandé de venir pour le vernissage, mais il avait décliné, prétextant qu’il devait travailler pour Infrarouge. On avait toujours l’impression qu’il se foutait un peu de sa carrière; il ne s’est jamais pris au sérieux même quand il a été publié dans des journaux du monde entier. Il n’était pas un grand promoteur de lui-même.

Pour moi, c’était le plus drôle des dessinateurs de presse. Il jouait de son minimalisme. Je me souviens d’un de ses dessins dans l'Hebdo, après une énième opération de blanchiment de la peau de Michael Jackson, intitulé « Michael Jackson court tout nu dans la neige ». Et l’on voyait une case blanche ! Une idée complètement crétine, mais hilarante.

J’adorais son dessin, je le trouve très beau, très graphique. Mais il y avait comme un malin plaisir à en faire le minimum. Très dépouillé, expressionniste, son dessin ne se perdait pas dans des détails de décor. Nous, dans la bande dessinée, on a souvent une volonté esthétique. Lui, privilégiait l’épure. Il allait à l’essentiel.

Son dessin et son humour vont rester. Il est complètement à part dans le monde du dessin de presse. Il ne voulait jamais faire le malin, réaliser un bon commentaire politique, un truc pertinent. Il faisait un truc con, dans le bon sens du terme. Même chez les gens qui ont pratiqué l’humour bête et méchant comme à Hara-Kiri ou à Charlie, il y avait toujours un côté un peu partisan, donneur de leçons, que lui n’a jamais eu. Il était juste marrant.»

Chappatte, dessinateur de presse (Le Temps, International Ney York Times) :
« Il a révolutionné le style cartoon, qu’on croyait impossible à réinventer. Avec un dessin hyper-efficace, presque primitif, il a renouvelé la discipline. A ses débuts, certaines personnes estimaient qu’il dessinait mal, qu’ils auraient pu en faire autant. Ils se trompaient lourdement. Il fallait simplement comprendre ce qu’il amenait. J’avoue avoir eu un peu de peine à percuter avec ses premiers strips dans l’Hebdo, les Histoires mécaniques. Mais dès qu’il a appliqué son langage au dessin de presse, ça a fait boum !

Chez lui, le texte se révélait aussi important que l’image. Combinés, ils dégageaient une force inouïe. Les mots faisaient entièrement partie de son dispositif humoristique, comme des signes, des hiéroglyphes. Le titre et le surtitre possédaient autant d’importance que le dessin, le tout débouchant sur une chute qui désarçonnait à chaque fois. Il a imposé quelque chose de graphiquement inégalé, un côté « poing dans la gueule » qui le place au firmament du dessin de presse.

Jamais démonstratif ni gnan-gnan, il nous rendait fous parce qu’il avait mis au point un truc génial. Si j’avais voulu traduire une de ses idées de gag dans mon style travaillé, ça n’aurait pas fonctionné.

Avec très peu d’éléments, il parvenait à aller toujours plus loin. On pourrait l’exposer dans une galerie d’art contemporain, ça dépasse le dessin de presse. Le plus grand compliment qu’on pouvait lui faire, c’était de lui dire qu’il avait réalisé un bon gag. »

Gérald Herrmann, dessinateur de presse (La Tribune de Genève):
« J’étais très jaloux de son style. Et totalement admiratif de son efficacité, proche de l’épure. Il avait le génie de percevoir la réalité en un trait. Son invraisemblable économie de moyens amenait tout de suite à l’idée. Impossible d’aller au-delà ou en deçà. Avec lui, le dessin était parfaitement exact. Il n’y avait rien à retirer. Il a osé une simplicité que personne n’envisageait avant lui.

La vérité n’était pas son but. Il a toujours déclaré que ce qui lui importait, c’était le joke. Il utilisait l’actualité comme matériau pour faire rire. Dans l’efficacité gaguesque, il n’avait pas de rival. Pas d’égal non plus dans la réactivité. C’est ce qui lui a permis de cartonner sur les plateaux TV. Il réussissait un beau dessin en trente secondes. Je l’ai remplacé quelquefois à Infrarouge. J’ai souffert le martyre. Il y avait toujours chez lui une fraîcheur, une forme de jubilation. Beaucoup de dessinateurs de presse sont d’abord des journalistes. Lui, c’était avant tout un artiste, qui travaillait dans l’inspiration, pas dans la transpiration. Il m’a toujours dit : je réfléchis à un dessin pendant cinq minutes. Si je ne trouve pas, je change de sujet.

Les personnages minimalistes qu’il avait créés étaient parallèles à la réalité. Bien à lui, son Sarkozy ou son Obama évoluaient dans un monde où tout était gag.

Pour moi, un dessin réussi doit dire quelque chose d’intelligent et de juste de manière drôle. J’ai des messages à faire passer. Mix ne fonctionnait pas du tout de cette façon. Pour lui, il s’agissait juste d’être drôle. Ce qui l’amenait parfois à affirmer une chose et son contraire. Il n’avait pas de véritable avis ou de position politique. Il adorait le paradoxe et le contrepied. Avec les années, il est toutefois devenu de plus en plus aigu dans sa perception.»

Valott, caricaturiste, dessinateur de presse (24 heures):
« Quand Marlon Brando est mort, Jacques Nicholson a dit : On remonte tous d’un cran. Je crois que cette phrase s’applique bien à Mix et Remix. Pour moi, c’était le plus grand. Il a créé une œuvre, un style, un ton. Ses gags s’apparentent à de véritables haïkus dessinés. Si on enlève un trait, il ne reste plus rien. C’est exactement ce qu’il faut, ni plus ni moins. Reconnaissable entre mille, son dessin unique, à l’os, possède la force d’un logo. Il va rester. C’est déjà un classique. Les grands artistes – et il en faisait partie- trouvent toujours le moyen parfait pour cerner l’important.

Etre drôle, c’est une grâce. Souvent, les gens de cette trempe s’avèrent effroyablement lucides. Et cette sensibilité à fleur de peau se paie cher, au niveau santé. Quelque part, il me fait penser à Reiser et Desproges, des humoristes qui, eux aussi, sont morts relativement jeunes d’un cancer. »

Pajak, auteur, éditeur : «A l’enseigne des Cahiers dessinés, j’ai publié quatre livres de lui. J’avais l’intention d’en refaire un d’ailleurs. Entre nous, c’est une histoire qui a duré plus de trente ans. Je l’ai connu quand il sortait des Beaux-Arts, en 1982. Il m’a montré un fanzine qu’il avait réalisé en photocopie, très inspiré du graffiti et du rock’n’roll, un peu punk. Il l’avait édité à 100 exemplaires et m’en avait donné un, que j’ai toujours. A l’époque, j’étais directeur artistique de l’Hebdo. J’étais tout jeune, j’ai trois ans de plus que lui. Il était stagiaire, lui et sa femme. On ne leur donnait rien à faire. Je n’avais pas le pouvoir de les engager, mais j’ai été tout de suite frappé par son dessin qui n’avait alors rien à voir avec celui de ces dernières années. J’ai aimé l’énergie, la spontanéité qu’il y avait là-dedans. Ça m’a beaucoup touché, c’est difficile de dire pourquoi. J’ai cherché à les connaître un peu mieux les deux. Par la suite, j’ai été rédacteur en chef du journal Voir. Il a commencé à y publier des dessins. Il illustrait une chronique.

A l’époque, il ne faisait pas de l’humour, il était plutôt un peu trash. Après, il a commencé à faire de plus en plus de dessins drôles mais il ne faut pas oublier que tous ses premiers dessins sont liés à la musique. Il dessinait beaucoup pour la Dolce Vita. Il était très sensible à la musique, au rock, au punk, au premier rap. On écoutait ensemble Public Ennemy. Il adorait les Ramones, de véritables dieux pour lui.

Ses dessins politiques ont commencé vraiment en 1994. On faisait un petit journal, un hebdomadaire qui s’appelait L’éternité. Il était guet sur la cathédrale de Lausanne. Je le rejoignais deux nuits par semaine et on se retrouvait dans sa loge et l’on dessinait face à face. Il a fait ses premiers dessins politiques pour ce journal satirique, qui restait très confidentiel. Ça a été trois mois fantastiques. Ça a été un dialogue entre nous. Une expérience humaine. On était très très proches. Je n’ai jamais été aussi proches d’un dessinateur. J’ai tout de suite compris à quel point il avait une conscience politique aiguë, qu’il était rapide, qu’il arrivait très bien à trouver la bonne distance avec les événements. Je l’ai beaucoup provoqué pour qu’il fasse du dessin minimaliste.

Quel genre d’homme était-il ? C’était un personnage complexe. Un écorché vif, quelqu’un d’extrêmement sensible. En public, il apparaissait très timide, et donc assez réservé. En fait, quand on le connaissait bien, il devenait beaucoup plus extravaguant, très excessif, avec une sorte de folie des grandeurs très amusante. C’était là le vrai Mix et Remix. Il ne se prenait pas au sérieux mais appréciait sa notoriété. Il venait d’un milieu modeste, son père était mécanicien. Pour lui, devenir un dessinateur aimé et reconnu était important. »

(TDG)

Créé: 20.12.2016, 14h50

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