Yann Arthus-Bertrand met le monde à ses pieds

ParolesLe photographe et réalisateur expose à Carouge. Retour sur un parcours atypique.

«La seule solution c’est l’amour», estime le photographe et réalisateur français Yann Arthus-Bertrand. C’est pourquoi son prochain film, <i>Human</i>, qui sortira en septembre 2015, ne parlera pas d’écologie mais d’humanisme.

«La seule solution c’est l’amour», estime le photographe et réalisateur français Yann Arthus-Bertrand. C’est pourquoi son prochain film, Human, qui sortira en septembre 2015, ne parlera pas d’écologie mais d’humanisme. Image: Magali Girardin

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Quand il commence à parler de son travail, on a du mal à l’arrêter. Car Yann Arthus-Bertrand est un passionné. Celui qui a fait de la photographie aérienne un art continue à exploiter la technique qu’il a mise au point avec succès. Il a récemment immortalisé notre pays vu du ciel pour Suisse Tourisme. Le résultat, sous forme de photos grand format et de court-métrage, est à voir jusqu’en janvier à la galerie Krisal à Carouge. Mais en ce moment, le réalisateur français met toute son énergie dans son prochain film, Human. Rencontre.

Vous avez connu une jeunesse très agitée. D’où venait cette rébellion?

Le monde des adultes m’insupportait. J’étais révolté, je voulais tout casser. Une manière d’exister quand on n’est pas bon à l’école… Il faut dire que c’était l’époque d’avant Mai 68 et que je viens d’un milieu catholique petit bourgeois, très rigide. Je suis parti de chez moi à 17 ans. J’étais dans la rue, puis j’ai vécu avec une prostituée pendant quelque temps à Pigalle. C’était vraiment une drôle de vie. Quand j’ai eu vingt ans, je suis tombé amoureux de la mère de mon meilleur ami. J’ai vécu dix ans avec elle. C’est elle qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui, qui m’a fait découvrir la nature, les responsabilités… Et entre vingt et trente ans, j’ai créé une réserve zoologique dans le centre de la France, où je me suis occupé d’animaux.

Avant cela, vous avez fait du cinéma…

Je voulais être acteur, parce que c’est ce qui brille, et quand on a dix-sept ans on rêve de ça. J’ai commencé par balayer les studios, puis amener les cafés, ensuite j’ai été troisième assistant, puis deuxième assistant, puis acteur. Je crois que si on montre qu’on a vraiment envie de travailler, on peut y arriver. Et lorsqu’on n’a pas de diplôme, qu’on vit presque dans la rue, on sait qu’il faut en faire un peu plus que les autres pour réussir.

Pourquoi avoir arrêté le cinéma?

Ce n’était pas un milieu qui me plaisait. Et puis je n’étais pas un très bon acteur. Surtout, je n’ai pas pris ça au sérieux, je n’étais pas très travailleur, je n’avais pas beaucoup de mémoire… Mais j’avais du charme, et je me laissais guider par les instincts et les rencontres.

Quand avez-vous commencé à faire de la photographie aérienne?

Lors de mon séjour de trois ans au Kenya dans une réserve, pour préparer une thèse sur le comportement des lions. Je les prenais tous les jours en photo, mais de manière documentaire. En même temps, j’étais pilote de montgolfière pour gagner ma vie, c’est comme ça que j’ai découvert la photographie aérienne. J’ai constaté sa capacité formidable de donner une nouvelle perspective à un territoire connu. En rentrant en France, je me suis dit que c’était beaucoup plus malin, plus intéressant pour ce que j’avais envie de faire de devenir photographe plutôt que scientifique. Très vite j’ai travaillé pour des magazines comme GEO, National Geographic et Life.

Comment est né le projet de «La Terre vue du ciel»?

En 1992, il y a eu la grande conférence de Rio. C’était la première où tous les chefs d’Etat se rassemblaient pour parler vraiment d’environnement, de déforestation, de perte de la biodiversité… Mais pas encore du changement climatique. Pour l’an 2000, j’ai eu envie de mener à bien un vrai travail avec un début et une fin, pas en surface sur une ou deux semaines comme je le faisais à ce moment-là en tant que photographe indépendant. Pendant huit ans, j’ai survolé la terre. J’y croyais, j’ai même hypothéqué ma maison. Je n’étais pas inquiet, je savais qu’on faisait un travail important.

Mais vous attendiez-vous au succès inouï de «La Terre vue du ciel»?

Non, ce succès nous a complètement dépassés, mon équipe et moi. Pendant deux ans, le livre se vendait plus vite qu’on ne l’imprimait, mais on en a quand même vendu 3,5 millions. Une des raisons de ce succès est le concept d’exposition en plein air que nous avons inventé, parce que personne ne voulait nous exposer. C’était de la photo couleur, de paysage, un travail ni scientifique, ni artistique… Encore aujourd’hui, les gens me disent que je fais de la carte postale, qu’il n’y a pas de sens dans mes photos, alors que je suis obsédé par leur sens. A l’exposition du Millénium à Londres, une amie voulait mettre l’exposition à l’entrée des toilettes! J’ai refusé, et finalement on a exposé les photos sur les grilles du jardin du Luxembourg. Ça a été un succès gigantesque, on a fait 165 expositions autour du monde. Une sorte d’énorme campagne de promotion pour le livre.

Qu’est-ce que ce livre a changé pour vous?

Pas grand-chose, sauf sur le fait que j’étais célèbre. J’ai aussi rencontré pas mal de gens qui s’engageaient sur le terrain, et j’ai compris à quel point agir était important pour donner un sens à sa vie. Ça a aussi été plus facile pour moi de travailler. J’ai fait une émission de télévision, j’ai tourné le film Home… Quand on est un photographe indépendant, on n’a aucune sécurité. Là, j’avais du travail pour des années et les moyens de faire des choses plus intéressantes. Notamment le projet 6 milliards d’Autres, qui est très important pour moi: je suis allé photographier 6000 personnes du monde entier, en recueillant leur témoignage. Le film Human, sur lequel je suis en train de travailler, est basé là-dessus.

Pourquoi être passé des paysages vus du ciel aux êtres humains?

Quand je photographie la terre vue du ciel, je parle de l’impact de l’homme, donc je parle des gens. Un jour, au Mali, je suis tombé en panne d’hélicoptère dans un petit village. Je suis resté deux jours dans une famille de paysans. J’ai vu leur angoisse de la maladie, de la sécheresse, les enfants conçus pour travailler, le sacrifice presque quotidien… Je me suis dit qu’en fin de compte, je survolais la terre mais que je ne connaissais rien aux gens.

En quoi consiste le film «Human»?

C’est un documentaire ambitieux, fruit de trois ans de travail, pour raconter l’humanité. On a posé à des personnes du monde entier quarante questions sur le sens de la vie, la famille, l’argent, le pardon… Les interviews alternent avec des images aériennes, mais sans commentaire. Je suis épaté par le film qu’on est en train de réaliser, par ce que tous les gens nous ont donné. Ce travail m’envahit complètement, je ne pense qu’à ça. Après Human, je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus fort derrière!

«La Suisse vue du ciel», exposition de Yann Arthus-Bertrand, jusqu’au samedi 17 janvier à la galerie Krisal, 25 rue du Pont-Neuf. 022 301 21 88 et krisal.com (TDG)

Créé: 19.12.2014, 22h16

Bio express

Né en 1946 à Paris, Yann Arthus-Bertrand travaille d’abord dans le cinéma, puis dirige une réserve naturelle française. En 1976, il part au Kenya pour étudier le comportement des lions. De retour en France après trois ans, il devient photoreporter indépendant et commence à travailler sur La Terre vue du ciel. Le livre paraît en 1999, suivi d’expositions à travers le monde. Yann Arthus-Bertrand débute ses émissions de télévision Vu du ciel en 2004, crée la Fondation GoodPlanet l’année suivante, et sort son film Home en 2009.

La dernière fois que...

…vous avez pleuré?
Hier, en regardant des interviews réalisées pour mon film Human. Un Soudanais raconte comment il est parti de chez lui, et envoie un message à ses parents pour dire que tout va bien.
… vous avez trop bu?
Je bois très peu. La dernière fois c’était à un anniversaire de ma femme: on est partis en thalasso, ce qui me fait suer. Du coup mon fils m’a proposé d’aller au casino. Pendant qu’il jouait j’étais au bar, des gens m’ont reconnu, et je me suis retrouvé complètement cuit à deux heures du matin pour le ramener.
…vous avez envié quelqu’un?
Je ne suis pas très envieux, ça m’est un peu passé. Mais j’envie les gens qui ont le sens du bonheur, qui voient tout au positif dans leur quotidien.
…vous vous êtes excusé?
Très souvent, parce que je suis un gueulard, très direct. Je sais m’excuser facilement car je sais blesser facilement les gens… D’ailleurs je m’excuse auprès des Genevois pour avoir dit que Genève était une ville de province (voir notre édition du 2 décembre)!
…vous avez transpiré?
Hier, en courant avec mon chien dans la forêt, comme tous les matins.

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