Metin Arditi: «L’autiste de la famille, c’est peut-être moi!»

Rentrée littéraire L’écrivain genevois publie un roman très réussi, «L’enfant qui mesurait le monde» et prépare pour 2017 le «Dictionnaire amoureux de la Suisse».

Metin Arditi dans son cabinet de lecture personnel, une crypte qui favorise le recueillement.

Metin Arditi dans son cabinet de lecture personnel, une crypte qui favorise le recueillement. Image: Laurent Guiraud

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Bronzé, détendu, Metin Arditi ne cache pas sa joie. Le livre qu’il est en train d’écrire l’amuse et le remplit de fierté à la fois: «Les Editions Plon m’ont prié de rédiger le Dictionnaire amoureux de la Suisse, vous imaginez ça?!» lance-t-il, tout sourire, sur cette terrasse genevoise qui paresse au soleil. La somme devrait être publiée en octobre 2017.

Mais à l’heure de cette rentrée littéraire 2016, lancée aujourd’hui en France, c’est un autre ouvrage de l’écrivain genevois qui paraît chez son éditeur parisien Grasset, L’enfant qui mesurait le monde. Le onzième roman de Metin Arditi, très réussi (lire critique ci-dessous), en vente dès le 24 août, convoque des thèmes que l’auteur commente.

«On les aurait pris pour des jumeaux. (…) Seule leur expression différait. L’un avait le regard absent, l’autre semblait exaspéré.» Ainsi commence votre roman. D’une certaine manière, cette phrase le résume.

Je dois reconnaître que j’aime beaucoup cette première phrase. Mais en commençant à rédiger, je n’étais pas du tout parti comme ça. Mon idée de départ était d’écrire un roman solaire. Oui, un roman baigné de mer et de soleil, qui se passe en Grèce. Quelque chose de multicolore. Au lieu de cela, L’enfant qui mesurait le monde est tout en noir et blanc. C’est évident dans cette scène, une leçon de natation donnée par une mère à son fils.

C’est un roman grave en effet. Qu’est-ce qui vous a fait changer de direction?

En Grèce, dans la situation de stress actuelle, des tensions se produisent entre les gens. J’avais besoin de quelqu’un qui ferait le lien entre les habitants de la petite île où je situe l’action, Kalamaki. Or je ne voulais pas d’un personnage banal, je me méfiais de la facilité: un prêtre, par exemple, ça aurait été trop simple. Je voulais un acteur paradoxal. J’ai procédé par élimination et en suis arrivé à un enfant. Mais pas un enfant parfait. Pourquoi pas un enfant qui ne parle pas?

Ce sera donc Yannis, l’enfant autiste. Pourquoi cette maladie?

Je parlerais plutôt de troubles autistiques, car le spectre de la pathologie est large. Je ne savais rien de ce handicap, je ne connais personne qui en souffre. Mais après analyse, je me suis dit: «L’autiste de la famille, au fond, c’est peut-être moi!»

Étonnant! Vous êtes-vous beaucoup documenté pour en arriver à cette conclusion?

Je connais personnellement un des spécialistes mondiaux de l’autisme, le professeur Stephan Eliez, qui dirige à Genève le Service médico-pédagogique. J’ai lu cinq livres sur cette maladie. Ce qui m’a frappé, c’est ce qu’elle évoque de terriblement universel: qui n’a pas connu l’isolement, la solitude?

Yannis est une figure christique: «Cet enfant est l’Agneau de Dieu», écrivez-vous. C’est très fort. Mais tel n’était pas non plus votre idée de départ.

«L’Agneau de Dieu, autant que l’était le Christ.» Oui, c’est le pope Kosmas qui dit ça. Cette phrase a coulé toute seule avec l’encre de ma plume. Au départ, Yannis était un personnage secondaire. Lorsque je me suis mis à écrire, il a pris toute la place, jusqu’à donner son titre au livre, qui devait s’appeler Périclès Palace. Un excellent titre… qui ne collait plus du tout avec le roman. Yannis cristallise l’union. Il y a des mystères dans cet enfant. Il est à la fois faible et exemplaire: exemplaire dans ses efforts pour dominer son handicap et apprendre à nager, dans la perfection de ses pliages, dans la constance de son travail de comptage.

Yannis compte pour restaurer l’ordre du monde et tenir ses angoisses à distance. Les nombres, ça vous parle?

Ah! les nombres… C’est mon truc à moi! Depuis que je suis enfant, j’aime les chiffres. J’ai étudié et enseigné la physique à l’EPFL, mais ce que je préfère, c’est l’arithmétique. Comme pour Yannis, les nombres me désangoissent face au chaos. Moi aussi j’imagine des pliages, cette intervention plastique pour restaurer l’ordre du monde.

Il est question dans votre roman de la notion de beau - si importante dans l’Antiquité grecque -, de philosophie, de théâtre aussi…

Oui, de tout ça. Prenons le théâtre. Il joue un rôle essentiel dans la vie, car le silence y est obligatoire. Et l’écoute de l’autre, à la place duquel on doit se mettre si l’on veut tenir bien son rôle. En apprenant celui-ci par cœur, on intègre l’autre de la façon la plus intime. Le théâtre a une dimension spirituelle. J’en ai fait beaucoup, entre 7 et 18 ans, au pensionnat. Le théâtre m’a beaucoup aidé.

Vous n’êtes pas tendre avec les Grecs. Même si vous le faites avec humour, vous affirmez qu’ils sont responsables de la situation économique actuelle.

Je suis très souvent en Grèce, j’y ai une maison, ma femme est Grecque, une de mes filles et mes petits-enfants y vivent. J’ai une grande lucidité vis-à-vis de ce pays que j’aime profondément et je le dis très franchement: oui, les Grecs ont une large part de responsabilité dans ce qui arrive aujourd’hui. Chacun n’a pensé qu’à ses intérêts personnels.

«Que vaut une vie sans risque?» questionne l’un de vos personnages. Metin Arditi prend-il des risques?

J’ai pris énormément de risques dans ma vie. Je me suis marié à 21 ans avec Ileana. Cela s’est révélé un bon risque! (rires) A 23 ans, j’ai quitté la physique, où tout me réussissait, pour suivre une business school aux Etats-Unis. Quatre ans plus tard, j’ai délaissé mon poste chez McKinsey, où je faisais de la stratégie d’entreprise, pour créer ma propre affaire dans le domaine alimentaire. Puis je suis passé à l’immobilier, ce qui, à Genève, était très risqué. Pour finir, j’en ai eu assez des affaires et j’ai pris le risque immense – intime, social – d’écrire… Mais si vous me demandez: «Etes-vous un homme qui prend des risques?» je vous réponds non sans hésitation. Je ne suis ni une tête brûlée ni un joueur, je me considère comme quelqu’un de très prudent. Et j’ai toujours travaillé seul; je ne suis pas un meneur d’équipe, je n’aime pas donner des ordres ni en recevoir. Donc mes prises de risque ne dépendent que de moi.

(TDG)

Créé: 17.08.2016, 16h41

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Critique

L’enfant qui mesurait le monde» Metin Arditi, Grasset, 294 p. En librairie dès le 24 août.

Qu’est-ce qui fait battre le cœur plus vite lorsque, au milieu des gradins de Dodone ou d’Epidaure, on contemple un théâtre grec? L’harmonie, l’équilibre, un aperçu de la perfection. Ce que les Anciens appelaient le beau. «A l’amphithéâtre, lorsque je me trouve sur la scène et que je regarde le théâtre de bas en haut, je ressens souvent le petit vertige dont je t’ai parlé», écrit Evridiki (Dickie) à son père, l’architecte Eliot Peters. Dickie y laissera la vie, saisie par tant de beauté.

Dans L’enfant qui mesurait le monde, tout part des chiffres et tout y revient. Le Nombre d’Or, la suite de Fibonacci – «la clé de l’art antique et de sa magie» –, la proportion savamment calculée entre chaque élément d’une construction, assurent l’ordre de l’univers. Metin Arditi place dans ce contexte esthétique et philosophique un enfant autiste aux facultés intellectuelles prodigieuses. Une sorte de messie, Yannis, qui, pour tenir en respect le chaos, compte: la succession des bateaux dans le port, les kilos de poissons pêchés, les clients à la terrasse du café Stamboulidis.

Face à ce terrain miné par la crise économique qu’est la Grèce, au cœur de ces drames intimes que sont la mort d’un enfant ou un divorce, face à l’exil, l’isolement et la solitude, Metin Arditi propose à l’homme de se centrer sur l’essentiel: beauté, spiritualité, solidarité. Et l’écrivain genevois le fait dans un récit tenu, structuré comme un traité d’architecture antique, s’appuyant sur le projet symbolique d’une école de philosophie au bord de l’Egée – imaginé par la fille, dessiné par le père. S’en dégagent une fluidité de lecture et une harmonie qui soutiennent le propos sans l’alourdir, évitant habilement le bla-bla moralisateur ou la recette new age façon guide de développement personnel. On quitte L’enfant qui mesurait le monde un peu plus serein, apaisé, comme lorsqu’on côtoie quelque chose de simplement essentiel.

P.Z.

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