Le Mamco planifie la numérisation de ses expositions

Les musées à l'ère digitaleDigitaliser les œuvres d’art soulève des questions éthiques et juridiques autant que techniques, débattues avec Christian Bernard, fondateur du Musée d’art moderne et contemporain de Genève.

La plupart des grands musées offrent aujourd’hui à leurs visiteurs des contenus numériques destinés à enrichir leur approche des œuvres d’art. C’est la «réalité augmentée».

La plupart des grands musées offrent aujourd’hui à leurs visiteurs des contenus numériques destinés à enrichir leur approche des œuvres d’art. C’est la «réalité augmentée». Image: Léo Caillard

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Tablette en main, chacun peut aujourd’hui parcourir la Tate, le Louvre ou le Getty Museum sans quitter son canapé. Un jour de pluie, et voilà les plus beaux fleurons de l’art mondial avalés d’une bouchée. Plus besoin de voyager, faire la queue sous la pluie ni subir les désagréments d’une exposition surpeuplée. L’heure est au musée virtuel.

Toutes les grandes institutions muséales ont opéré le basculement de leurs collections sur la Toile, offrant à l’internaute des visites par thème et par artiste, triant les chefs-d’œuvre sur le volet d’un goût qui se donne comme universel, proposant des parcours guidés, enrichissant l’approche d’une pièce de cent contenus sophistiqués, suggérant la confection d’albums de photos personnalisés. La Joconde invitée à sa table, en quelque sorte…

Aussi formidables que soient les opportunités fournies par la numérisation des œuvres d’art, celle-ci soulève différentes questions éthiques, juridiques et techniques. Les spécialistes se concertent, les colloques se multiplient: Cloud Collections, organisé par l’Institut suisse pour l’étude de l’art (SIK-ISEA), s’est tenu à la mi-mars à l’Université de Genève. A la fin d’avril, c’était le tour de MuseumNext, à Genève également. L’assemblée annuelle du Comité international pour les musées et collections des beaux-arts, prévue à Lausanne du 27 au 31 mai, portera elle aussi sur le thème «Les musées de beaux-arts à l’ère du numérique».

Quels sont les enjeux de cette révolution numérique pour les institutions genevoises? Nous avons choisi de prendre l’exemple du Mamco. Le Musée d’art moderne et contemporain, qui célèbre en 2015 ses 20 ans d’existence à la rue des Bains, se trouve directement et de façon toute pragmatique confronté à la thématique. Décorticage de ce cas d’école avec Christian Bernard, directeur, fondateur et esprit des lieux.

Que faut-il numériser?

Tout ce qui un jour a été exposé au Mamco a été fixé sur la pellicule, par le même photographe, depuis vingt ans. Salle par salle, mur par mur, angle par angle. «Lorsque nous avons commencé à documenter notre travail, nous l’avons fait en argentique, avec des diapositives essentiellement, raconte Christian Bernard. Les ektachromes, de qualité certes bien supérieure, étaient trop onéreux; nous n’en avons que quelques centaines. Lors du passage au numérique, le stock argentique est resté dans des casiers pendant des années. Puis nous avons tout numérisé, 7000 images! Aujourd’hui, 90% de l’archive est digitalisée.»

Livres papier ou contenus Web?

Dès le départ, le Mamco a décidé de ne pas éditer de catalogue sur papier de ses expositions. «C’est un parti pris. Je pense depuis toujours que rien ne remplace une visite au musée. Les œuvres ont une matérialité spécifique, un format, une épaisseur, une variabilité à la lumière, parfois une odeur», milite le fondateur. Un musée possède lui aussi son parfum: le Mamco sent l’huile de machine. Le bâtiment de la rue des Bains abritait à sa construction, en 1958, la Société genevoise d’instruments de physique (SIP). Le musée a donc sciemment ciblé son activité éditoriale sur les monographies et les écrits d’artistes, les essais et les traités sur l’art. Aucune trace des expositions elles-mêmes n’a été consignée sur papier. Le souvenir sera digital ou ne sera pas!

Comment financer le travail?

La numérisation de l’archive du Mamco a été effectuée grâce au soutien d’une fondation privée qui exige de garder l’anonymat. Christian Bernard: «Ce travail a coûté autour de 120 000 francs. Ne restent à digitaliser que les ektachromes – quelques centaines de clichés à 40 francs pièce – pour lesquels nous devons encore trouver des fonds.» Puis le Mamco aura besoin de 200 000 francs supplémentaires, soit un poste pendant deux ans plus les frais afférents, pour réaliser un vrai projet muséal en ligne.

Quel musée en ligne créer?

«Il est important que la mémoire du musée soit basculée sur notre site progressivement. Ce sera long et compliqué, car je veux le faire de façon légèrement complexe: prendre par exemple le même mur, pendant vingt ans, et montrer ce qui y a été exposé au fil du temps, annonce le directeur. Cela suppose beaucoup de travail et de la subtilité de la part des programmeurs: plusieurs entrées, plusieurs arborescences.» Lorsque le Mamco sera mis en ligne, il sera possible d’effectuer une recherche par date, exposition, artiste, salle ou mur. Tout sera corrélé à un plan du musée, il y aura des explications, des légendes pour chaque œuvre, pour chaque installation. Une exposition possède une construction qui fait sens: telle œuvre n’est pas en face de telle autre par hasard. Pour ne pas trahir le travail du curateur, le musée en ligne devra rendre compte de cette «architecture» particulière. Christian Bernard y tient beaucoup: «Je m’occuperai du suivi de ce projet, même après mon départ à la retraite (je programme des expositions jusqu’au printemps 2016), car je me sens coresponsable de la mémoire du Mamco. J’espère commencer ce travail en 2016 et escompte en avoir pour trois ou quatre ans.»

Quels sont les problèmes techniques?

Argentiques ou numériques, les clichés n’ont pas tous la même qualité ni un formatage ou un étiage identiques, même s’ils ont été tirés par un seul photographe. Certains ont vieilli. «Au Mamco, les sols sont roses. Sur certains tirages, c’est du rose clair, sur d’autres du rouge foncé. Il convient d’équilibrer les couleurs pour rendre les clichés comparables, si l’on veut rendre compte d’une certaine cohérence», résume le fondateur de l’institution. Les œuvres sont prises évidemment sous plusieurs angles, les sculptures surtout; les installations compliquent bien sûr encore davantage le travail du photographe.

Et l’artiste dans tout ça?

On peut tout prendre en photo, c’est un fait. Mais que doit-on capturer? Uniquement ce que l’artiste voulait montrer? La question est aiguë en ce qui concerne le Google Art Project – la numérisation par le géant technologique américain de toutes les œuvres d’art dans le monde, ou presque. Lors du colloque Cloud Collections, Cédric Manara, conseil en droit d’auteur chez Google à Paris, relevait l’extraordinaire exploit technique que constitue la numérisation du plafond de l’Opéra Garnier, peint par Marc Chagall en 1964 et digitalisé par le biais du procédé du gigapixel: «C’était extrêmement délicat, car sous le Palais Garnier passe le métro. Je vous laisse imaginer les vibrations! Aujourd’hui le gigapixel permet d’apercevoir des choses que vu d’en bas, il est impossible de déceler, comme la signature de l’artiste et la date à laquelle la fresque a été peinte.» Dubitatif, Christian Bernard pondère ce bel enthousiasme: «Quand le lieu prescrit le point de vue, il n’y a aucune raison de considérer qu’il y a plus à voir pour le spectateur que ce que l’artiste voulait montrer.» Un plafond peint se regarde d’en bas, point.

Quel atout pour l’histoire de l’art?

Tout voir de l’œuvre qu’il étudie est en revanche crucial pour le chercheur en histoire de l’art. La précision des images numériques est à ses yeux un don du ciel, et le gigapixel mis au point par Google un vrai miracle. «Mais il ne faut jamais perdre de vue que ce que l’on regarde là est une manipulation de la réalité. Il arrive à Google de composer un mur de 8 m2 avec une œuvre mesurant 2 m2…» relève notre interlocuteur.

A qui reviennent les droits?

Au Mamco, chacun est libre de photographier ce que bon lui semble. Seuls trépied et flash sont prohibés, afin d’éviter un usage professionnel des clichés. «Je suis très low law, précise son directeur. Nous ne vendons pas nos photos quand il s’agit de collègues, de curateurs, etc. Les artistes et les collectionneurs sont les récipiendaires des photos que nous prenons. Je leur en envoie un jeu, mais les clichés restent notre propriété.» Si quelqu’un souhaite les publier, dans le cadre d’une thèse ou d’un livre, il faut alors en demander l’autorisation à l’artiste ou au collectionneur, qui en conservent les droits. Cela dit, une large diffusion contribue au rayonnement d’une œuvre, de son créateur ou à la mise en valeur d’une collection. Artistes et collectionneurs ont en général tout intérêt à céder leurs droits pour publication. Le directeur ajoute: «Lorsque le catalogue raisonné de notre archive sera sur le Net, tout sera en libre accès. C’est un principe moral: nous sommes un service public. Nous n’effectuons aucune valorisation commerciale, nous ne faisons pas d’argent avec ces photos. Au contraire, cela nous coûte quelque chose. Si l’accès au site était payant, ce serait différent, il faudrait partager les gains.»

Quel sens donner à la numérisation?

Pour Christian Bernard, rien ne remplace l’expérience sensorielle: «C’est en situation d’exposition que l’œuvre visuelle peut déployer son amplitude plastique et sémantique. L’espace entre les œuvres, leur style d’accrochage et d’éclairage, leurs enchaînements et articulations, toute la grammaire de l’exposition produit une conversation polyphonique où chaque œuvre individuelle s’éclaire et s’enrichit des échos calculés et rencontres imprévues du dispositif de l’exposition.» Il convient donc de mettre en ligne non seulement l’œuvre mais aussi l’exposition, la patte du musée, le point de vue du curateur. «Toute représentation photographique n’est qu’une forme partielle de la chose. Et ce n’est pas l’art qu’on numérise. On digitalise des images, pas les œuvres, on numérise leurs reproductions. Mais nous vivons dans un monde où l’empire de l’image est si grand qu’on omet de dire que la représentation n’est qu’une des apparences de l’objet.»

A quoi prendre garde?

Dès qu’on parle numérisation des collections, un discours bien huilé s’invite dans le débat: grâce à la digitalisation, l’art mondial est à tout le monde. Fini les frontières géographiques, sociales, financières ou culturelles. Liberté, égalité, gratuité… Autre poncif, les curieux ferrés sur Internet vont prendre en rangs serrés le chemin des «vrais» musées. Christian Bernard donne son avis: «Je ne crois pas une seconde que la numérisation va nous amener un public nouveau. Une mutation anthropologique est en train de s’opérer. Un de ses enjeux essentiels? Ne pas accepter de perdre en son nom le rapport direct au monde. Aujourd’hui, dans un musée, tout le monde se balade avec sa tablette ou son smartphone pour prendre des clichés des œuvres. En photographiant, on ne regarde plus l’objet qu’à travers un appareil. Mais dans la mode du selfie, on est encore un cran plus loin: c’est l’objectif qui nous prend en photo que nous regardons. Si les musées font la course aux images, ils y perdront leur âme. Leur âme, ce sont les choses.»

Le Mamco ne diffuse jamais qu’une seule photo de ses expositions, à titre d’indication. S’il multipliait les images sur son site, le risque serait grand de donner aux gens l’impression d’avoir déjà vu l’accrochage. Pourquoi alors se déplacer? Christian Bernard: «Les musées vont devenir des réserves indiennes, des conservatoires d’authenticité sensible. C’est ce qui, à terme, justifiera leur existence.» (TDG)

(Créé: 22.05.2015, 09h10)

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«Le numérique bouleverse l’histoire de l’art»

«Il faut distinguer la numérisation des œuvres d’art exposées dans les musées des pièces produites – avant tout ou uniquement – sur des supports digitaux.» Sarah Burkhalter, qui dirige l’antenne romande de l’Institut suisse pour l’étude de l’art, cadre le sujet. Lorsque des artistes créent directement sur des canaux numériques, les problèmes juridiques et éthiques liés à la digitalisation de pièces existantes n’existent pas. Le créateur-concepteur met son travail à disposition soit gratuitement, soit à travers un site payant. Ses droits sont préservés. C’est bien de numérisation d’œuvres d’art conçues sur des supports matériels que s’occupe Sarah Burkhalter. «Le but de notre institut est de sensibiliser les responsables de musée, les chercheurs et les techniciens.» Le premier acte s’est joué à Zurich en juin 2014, lors de la journée d’étude internationale «Histoire de l’art numérique: défis et perspectives». En est issue la Déclaration de Zurich sur l’histoire de l’art numérique, qui liste les sujets de réflexion fondamentaux: l’archivage des collections, leur préservation sur des supports digitaux, la recherche, la médiation avec le grand public, le financement, le partage de l’espace de travail digital et des grands ensembles de données (big data) et la publication de travaux scientifiques en open access notamment. Sarah Burkhalter: «L’histoire de l’art est complètement bouleversée par le numérique. Ni la recherche ni la diffusion ne se font plus de la même manière. Nous nous trouvons à un point charnière: au début des années 2000, tout se trouvait encore dans les livres, donc sur les rayonnages des bibliothèques. Cinq ans plus tard, tout était numérisé. Aujourd’hui se pose la question pour un chercheur: dois-je éditer mes travaux sur du papier ou en ligne uniquement? Cette dernière solution, beaucoup moins coûteuse, pose le problème aigu du plagiat. Elle porte également le risque, selon les cas, d’une moins grande crédibilité. C’est pourtant le choix que vient de faire le Fonds national de la recherche scientifique, qui ne finance plus la publication de thèses sur papier.» P.Z.

«Une copie digitale est-elle une nouvelle œuvre?»

Lors du colloque Cloud Collections, le responsable de la propriété intellectuelle de la Tate, à Londres, soulignait la complexité de la numérisation pour une institution comme la sienne. Bernard Horrocks: «La recherche des ayants droit peut être extrêmement longue et fastidieuse, mais nous devons le faire, même si finalement, 98% des cas se résolvent sans problème. Il suffit parfois d’une brève vérification. Mais quand nous avons dû demander les droits pour une page de carnet de l’artiste britannique Donald Rodney, qui montrait le sigle de la CIA, un Mickey et le logo de McDonald’s, à qui nous adresser? Nous avons pris le risque de numériser la page telle quelle, après un coup de fil auprès de Marvel Comics. Aujourd’hui, 80% des collections de la Tate sont numérisées.»
En Suisse, la Loi sur le droit d’auteur est en révision, notamment en raison d’Internet. «Le numérique pose des questions nouvelles: la copie digitale d’une œuvre d’art porte-t-elle atteinte à son intégrité? Est-elle une reproduction ou une nouvelle œuvre? Avec la technique du gigapixel de Google, peut-on utiliser librement la copie digitale d’un Rembrandt ou doit-on demander l’autorisation à Google? interroge Yaniv Benhamou, docteur en droit, chargé de cours et membre du cabinet Lenz & Staehelin. En l’occurrence, le géant américain met à disposition librement les œuvres tombées dans le domaine public, mais considérer la copie digitale comme une nouvelle œuvre permettrait une réappropriation de celles qui sont tombées dans le domaine public.» Dans le projet de loi helvétique AGUR 12, le droit d’auteur s’éteint toujours au bout de septante ans. «L’archivage électronique des collections est autorisé pour la sauvegarde du patrimoine et convainc tout le monde; mais leur mise en ligne fait débat, de même que celle du catalogue d’une exposition. Certains musées diffusent numériquement des œuvres dont les auteurs sont introuvables en mentionnant qu’ils sont prêts à payer des droits. Que ceux qui y prétendent s’annoncent!» La nouvelle loi devrait régler d’ici à 2019 la plupart de ces questions. P.Z.

«Une inégalité entre grands et petits musées»

Que faut-il protéger? La circulation des informations concernant une œuvre ou les droits de l’artiste qui l’a produite? «Le plus important pour nous, musées, dans une perspective éthique, est de trouver un équilibre entre les deux», expose David Vuillaume, secrétaire général de l’Association suisse des musées et de l’ICOM Suisse (Conseil international des musées), président du NEMO (Network of European Museum Organisations). Actuellement, le droit helvétique penche nettement en faveur de la protection des auteurs. «Or il existe une zone grise: bien des artistes pensent que cette préservation scrupuleuse de leurs droits bride leur visibilité, sur Internet notamment. Nous aimerions voir cette zone grise disparaître. Lorsqu’on cite le photographe qui a pris un cliché, cela devrait être suffisant. Ce n’est pas le cas. Si l’on parle d’un artiste dans un article et qu’on illustre par une de ses œuvres, c’est un compliment! Bien des artistes aimeraient céder leurs droits plus aisément.» Il est logique pour les musées de souhaiter placer le curseur au milieu de la réglette: ils ont autant besoin que les artistes qu’ils exposent vivent bien que de pouvoir diffuser leurs œuvres. La pression sur eux est énorme pour digitaliser leurs collections. Comme le droit suisse actuel ne prend pas en compte la mise en ligne, rien n’est réglementé. David Vuillaume: «Prenons la taille des photos: certains musées, cantonaux et de la Confédération par exemple, publient des clichés format timbre-poste afin que personne ne puisse les utiliser à des fins commerciales. Du coup, problème pour les chercheurs et tous les amateurs: ils ne voient presque rien! En outre, le passage au numérique induit une inégalité entre les grands musées, qui ont des moyens conséquents pour mettre leurs collections en ligne – par le biais de leurs subventions notamment – et les petits, qui n’ont aucun fonds. La crainte est que les plus forts n’avalent tout, en termes de visibilité sur le plan international. Des œuvres, des artistes et des musées vont être négligés car ils ne seront pas numérisés.» Du côté des musées, on attend donc avec impatience la révision de la Loi sur le droit d’auteur. P.Z.

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