Quand la BD fait des bulles dans le réel

Bande dessinéeLoin des gags façon Gaston Lagaffe, la bande dessinée se frotte avec un succès croissant aux sujets les plus sérieux

A «La Revue Dessinée», on a fait le pari que la BD est tout à fait légitime pour informer. Des journalistes s’associent avec des dessinateurs pour mettre en cases reportages, enquêtes ou documentaires. DESSIN DE THIBAULT SOULCIE

A «La Revue Dessinée», on a fait le pari que la BD est tout à fait légitime pour informer. Des journalistes s’associent avec des dessinateurs pour mettre en cases reportages, enquêtes ou documentaires. DESSIN DE THIBAULT SOULCIE Image: THIBAULT SOULCIE

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Les requins. Le secteur du bâtiment et des travaux publics. Les emprunts toxiques. Voici des thématiques qui spontanément n’inspirent ni les paillettes ni le cotillon. Mais c’était sans compter sur une bonne mise en case. Magie du neuvième art oblige, ces sujets aussi sexy qu’un dimanche pluvieux à La Brévine sont devenus passionnants. Diantre! Le phylactère aurait-il le pouvoir de transformer n’importe quelle thématique aride en voluptueuse papouille cérébrale?

C’est semble-t-il la certitude des maisons d’édition actives sur les planches. A l’exemple de Casterman et de son Sociorama, une collection novatrice qui propose de vulgariser des thèses sociologiques universitaires. Dans le même temps, les éditions du Lombard, fief de Thorgal et Cubitus, ont mis en bulles l’ambitieuse Petite bédéthèque des savoirs, sorte de Que sais-je? dessiné, tandis que Dargaud s’est jeté avec succès dans la physique quantique. Les mythiques Editions Dupuis, celles-là même qui ont vu naître Spirou et Gaston Lagaffe, ne sont pas en reste. Sentant le vent tourner, elles se sont lancées dans le réel avec Groom, un magazine bisannuel de décryptage d’actu en BD destiné au jeune public. Et il se murmure que Delcourt furète activement autour de la science et de la médecine…

L’appel des planches adultes

Bref, n’en jetez plus, la bande dessinée flirte outrageusement avec le sérieux et cela lui va bien au teint. «Si les éditeurs se pressent dans le domaine, c’est tout simplement parce que ça marche! confirme Benjamin Roure, auteur du blog dédié www.bodoi.info. Economix, un album qui raconte l’histoire de l’économie, paru il y a un an aux Arènes, s’est par exemple vendu à plusieurs milliers d’exemplaires. Et parce qu’on ne les trouve pas uniquement dans les librairies spécialisées, ces ouvrages amènent un nouveau public vers la bande dessinée.»

Un public adulte, s’entend. Car trop longtemps, la BD didactique a souffert de sa réputation de soutien scolaire. Pionnier du genre en terres genevoises, l’illustrateur Fiami ne le sait que trop bien. Sa trilogie sur les vies d’Einstein, Galilée et Marie Curie a été traduite en neuf langues et sert souvent de support de cours aux enseignants. «Du coup, on a tendance à me ranger dans la catégorie BD éducative pour enfants, s’amuse-t-il. Pourtant ces ouvrages s’adressent aussi bien aux plus jeunes qu’aux professeurs de physique. Il n’est pas nécessaire d’être un enfant pour apprendre des choses et s’intéresser au monde.»

La BD dragouille la science Les esprits taquins rétorqueront que le neuvième art n’a pas attendu le XXIe siècle pour sortir de l’enfance. Depuis plus de trente ans, il a cessé de clouer ses planches exclusivement à grands coups de gags et de gaffes. Les quinquagénaires se souviennent avec émotion des Belles histoires de l’oncle Paul, série historique phare du Journal de Spirou. Puis en 1980, Art Spiegelman narre dans son cultissime Maus les souvenirs de déportation de son père. C’est le choc. Par la suite, les grands lecteurs ont pu s’encanailler le cortex avec Joe Sacco et son reportage de guerre Palestine, puis avec l’autobiographie de la Franco-Iranienne Marjane Satrapi, Persepolis, pour ne citer que ces ouvrages.

«Il a fallu des précurseurs pour amener la BD à l’âge" adulte", analyse Pascal Robert, professeur à l’Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques. Avant, les auteurs se contentaient de raconter des histoires fictives mais depuis quelques années, ils s’ancrent lourdement dans le réel. Tout en gardant la mise en récit, la bande dessinée ne cesse de prouver qu’elle peut être un outil de vulgarisation et de connaissance légitime. La nouveauté, c’est que maintenant elle s’empare de la recherche scientifique et du monde universitaire.» Des domaines qu’il était impensable jusqu’ici de mettre en images et encore moins en case.

Le roman graphique à vocation didactique s’est si solidement installé dans les bibliothèques qu’il s’enseigne désormais dans les écoles de bande dessinée. A Paris, le CESAN entame un travail sur les migrations. A Lyon, l’école Émile Cohl s’intéresse de très près au reportage BD. Et parce qu’il s’acoquine volontiers avec le travail de journaliste, l’art du crayon retrouve même sa place dans les quotidiens comme Le Temps, Le Monde ou Libération.

Improbables duos

Mais il sait aussi s’éloigner du flux remuant de l’actualité pour mieux l’appréhender. Décrypter le monde, raconter en image les enjeux géopolitiques ou encore vulgariser les scandales financiers, c’est le fonds de commerce de La Revue Dessinée. Alors que la presse traditionnelle est au plus mal, cet ovni médiatique tire chaque trimestre ses 220 pages à 20 000 exemplaires et ne cesse d’élargir son auditoire. «Le public est envahi par une multitude d’informations tièdes, sans plus value éditoriale, explique David Servenay, journaliste et cofondateur. Nous essayons de redonner du sens à ce trop-plein sans être rasoir, en prenant le temps d’expliquer ou de raconter les choses qui en valent la peine. Et si à la fin notre lecteur a tout compris aux emprunts toxiques, alors notre promesse éditoriale est tenue.» En septembre, l’équipe va présenter son nouveau bébé, Topo, une revue d’actualité toujours, mais destinée cette fois-ci aux adolescents et jeunes adultes. «Plus le genre se multiplie et se diversifie, plus on convaincra les lecteurs que l’on peut apprendre des choses en BD. Et ce n’est que le début.» (TDG)

Créé: 02.04.2016, 11h50

La BD numérique peine à trouver son public

«La BD numérique? On nous promet son avènement depuis cinq ou six ans, mais pour le moment rien ne décolle!» Benjamin Rouré, auteur du blog spécialisé www.bodoi.info, est formel: du côté du pixel, tout reste à dessiner. L‘arrivée de la tablette éloigne la BD des contraintes du papier en lui offrant par exemple la possibilité d’y ajouter du mouvement ou du son. Mais peu d’éditeurs se lancent dans cette exploration…
Pascal Robert, professeur à l’Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques, vient de diriger l’ouvrage collectif Bande dessinée et numérique, qui propose un état des lieux de ce qui se fait dans le domaine. «Face au numérique, il y a deux directions possibles: reproduire de façon homothétique une BD traditionnelle ou investir les possibilités du virtuel en imaginant complètement autre chose. Entre ces deux extrêmes, les éditeurs comme les auteurs peinent à placer le curseur.»

L’illustratrice Marion Montaigne propose par exemple un excellent blog de vulgarisation scientifique mais qui se contente de dérouler les dessins de façon traditionnelle. A l’opposé, Yves Bigerel, alias Balak, a imaginé en 2009 le Turbomedia, qui repense complètement le récit en images en offrant à l’internaute la capacité de contrôler la vitesse de lecture. «Mais on ne peut pas parler de révolution puisque pour l’instant le papier reste largement dominant», précise Pascal Robert. Il faut dire que le lecteur demeure formidablement attaché à l’objet, à ses albums. A la Revue Dessinée, dont le contenu axé sur l’actualité pourrait a priori se prêter à une lecture numérique, le lectorat virtuel n’est pas au rendez-vous: «Nous avons fait beaucoup d’efforts pour promouvoir ce support mais ça ne décolle pas, malgré des prix inférieurs à la version papier, explique le cofondateur David Servenay. Nous arrivons péniblement à 500 ou 1000 ventes numériques à chaque numéro. En revanche, le dessin de presse pur jus, lui, fonctionne extrêmement bien, notamment sur les réseaux sociaux. Son format court se prête mieux au Web.» C.D.

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