Janine Massard sort les non-dits de l’oubli

LittératureAvec «Question d’honneur», la romancière vaudoise revient sur un drame survenu en 1947 dans l’intimité d’un foyer aisé de La Côte, et sur les ravages du silence.

Janine Massard raconte dans

Janine Massard raconte dans "Question d'honneur" un fait divers tragique qui s'est passé à l'aube des années 50 sur La Côte. Image: DR

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Attablée au Restaurant La Grange, attenant au Théâtre Benno Besson à Yverdon, Janine Massard est plongée dans un polar islandais: «J’aime bien lire dans les établissements publics, ça m’aide à me concentrer, et j’apprécie ce type de roman. Même si, souvent, on se régale de ce qui se passe ailleurs sans regarder ici.» L’auteure, qui vit aujourd’hui à Yverdon et est née à Rolle en 1939, sait à merveille débusquer, dans son coin de pays, la petite histoire dissimulée dans la grande. Dans Gens du lac, en 2014, elle avait mis en lumière le courage de ces pêcheurs qui ont prêté main-forte à leurs collègues français pour faire passer en Suisse des hommes en danger, et amener de l’autre côté du matériel pour les maquisards. Leur donner une existence romanesque est une manière de leur rendre hommage, tout comme l’est Question d’honneur, en lice pour le Prix des lecteurs de la Ville de Lausanne.

Puiser à la source du réel

Gens du lac est né d’un document de remerciement de l’état français adressé au père de la cousine de Janine Massard. Ce nouveau roman puise aussi à la source du réel. «C’est une histoire que j’ai entendue. Je n’ai pas l’imagination assez morbide pour l’inventer. Une histoire comme Jacques Chessex aimait à en raconter, de celles dont on croyait qu’elles ne touchaient pas les bourgades protestantes, à cause de l’esprit rationnel de cette religion.»

Dans un village vigneron de La Côte dans les années 1947-1948, la fille aînée de l’instituteur se retrouve enceinte après avoir été violée dans un bal par des inconnus. A une époque qui s’appuie encore sur la sainte trinité église-état-école, il se révèle impossible pour le père, garant de la morale, d’assumer publiquement ce qui arrive à sa fille. Le chef de la maison prendra alors une décision qui va influencer le destin de toute la famille.

Pour «tenter de dire la chose», comme elle l’annonce dans le prologue, Janine Massard avance des mots qui posent le décor, invitent dans cette étouffante culture du silence. Des mots qui décortiquent l’implacable logique qui, au nom de l’honneur à préserver à tout prix, va mener au drame. Elle dénonce aussi l’écrasante solitude d’une jeune fille de 17 ans dont les parents peinent à croire qu’elle n’y est pour rien dans ce qui lui arrive: «Le sujet de ce livre peut paraître décalé pour toutes les personnes nées après les années 70, mais il faut bien se rappeler qu’à une époque pas si lointaine, les femmes étaient coupables quoi qu’il se passe. Et personne n’était épargné. Quand j’étais petite, on nous avait mises en garde contre «la traite des blanches». Des groupes étaient connus pour enlever les filles, les droguer et les envoyer à l’étranger.»

«Le sujet du livre peut paraître décalé aujourd’hui, mais il faut se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, les femmes étaient toujours coupables»

Des stratégies pour taire les événements honteux qui survenaient «même chez les riches», remarque celle qui rappelle être née dans un milieu modeste où elle a bien connu la «triangulation église-état-école.» Plus que le silence protestant, c’est le silence tout court dont elle dénonce les ravages: «Ce type d’événement s’est aussi passé dans les cantons catholiques.»

La suite du roman explore les conséquences psychologiques pour la petite sœur de 10 ans, qui a assisté à l’impensable, cachée près du piano. L’enfant voit sans comprendre, et voudra ensuite absolument croire au «cauchemar de bise» dont lui parle avec insistance sa mère le lendemain. Accablée par ce fardeau, elle ne s’adaptera jamais vraiment au monde qui l’entoure.

«La remettre dans le monde»

Tout comme la critique sociale et le poids de l’héritage, le statut de la femme occupe une place privilégiée dans les romans de Janine Massard. L’auteure de La petite monnaie des jours en 1985, qui a obtenu le Prix Schiller, de Terre noire d’usine ou encore de Ce qui reste de Katharina, sans oublier le poignant et autobiographique Comme si je n’avais pas traversé l’été, sur le deuil, a voulu rappeler ici la rapide et spectaculaire évolution des mœurs. Elle embrasse ainsi un demi-siècle d’histoire aux bouleversements spectaculaires: «On a vécu une révolution, avec le droit de vote des femmes, l’arrivée de la pilule et la légalisation de l’avortement. Ensuite, tout va continuer à s’accélérer avec l’arrivée de l’informatique. C’est étonnant comme tout a pareillement changé en si peu de temps.» Ce livre, elle l’a ainsi fait pour lutter contre l’oubli, et «rendre justice à cette petite fille traumatisée, la remettre dans le monde».

Créé: 03.01.2017, 15h30

Infos pratiques

Lausanne, Cercle littéraire
Sa 7 janvier de 11 h à 13 h, rencontre avec Janine Massard. (Complet)
prixdeslecteurs@lausanne.ch
www.lausanne.ch/prixdeslecteurs


«Question d’honneur»
Janine Massard
Bernard Campiche, 214 p.

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