ÉTUDE
Un livre décortique le mythe suisse de «Heidi»
Par Etienne Dumont. Mis à jour le 19.06.2012
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Y aurait-il erreur sur la personne? L’Heidi de Johanna Spyri ressemble fort peu à ses récents avatars. Il s’agit d’une brune aux cheveux crépus. D’une sauvageonne. Rien à voir avec la blonde en tresses, lisse comme un tableau d’Albert Anker, que nous proposent aujourd’hui les feuilletons TV ou parfois les mangas japonais.
Cela peut sembler incroyable. Mais c’est comme ça. Personne n’avait jamais mené d’enquête sur celle qui symbolise le mieux la Suisse dans le monde après Roger Federer. C’est pourquoi Jean-Michel Wissmer, docteur ès lettres, s’est attelé à la tâche. Il a lu tout Johanna Spyri (1827-1901), née Heusser, auteur de nombreuses autres fictions. Il a parcouru le «Heidiland», du côté de Maienfeld, sur la trace des touristes nippons. Il a surtout démêlé le vrai du faux. Rappelons que la Zurichoise n’a écrit elle-même que les deux premiers tomes de la saga.
Personnalité complexe
Pour Jean-Michel Wissmer, tout tourne autour de la personnalité complexe de l’écrivaine. Son père soigne des malades mentaux, d’où sa peur de la folie. Johanna n’en fera pas moins de longues dépressions, comme sa contemporaine la comtesse de Ségur. La mère joue chez elle un rôle cataclysmique. Meta Heusser est une mystique protestante, par ailleurs poétesse. Bien-pensante! Et conformiste! Elle casse le lien unissant sa fille à l’écrivain Heinrich Leuthold. Pensez! Un sans-Dieu.
Johanna épouse du coup Johann Berhard Spyri. Un notable aussi gai qu’un bonnet de nuit. Mais elle peut écrire. Et il y a là de la vengeance. Comme le note Wissmer, elle tue systématiquement les mères de ses héroïnes. Freud n’est pas loin. Heidi ne peut donc que devenir orpheline. Et, pour bien faire les choses, le père a aussi été éliminé. Bon débarras!
Un côté religieux
Mais, en dépit de ses efforts pour voir la vie d’une manière plus riante, Johanna n’arrive pas à se défaire d’un fonds piétiste pour le moins encombrant. Au fur et à mesure que l’intrigue avance, Dieu prend de l’importance. Il faut un miracle pour que Clara, la petite infirme qu’Heidi distrait à Francfort, marche. Et ce miracle ne peut que faire revenir le grand-père à l’église. A son corps défendant, Johanna est devenue un auteur édifiant.
Reste qu’elle n’est pas seule dans l’affaire. Son éditeur triture le livre. C’est la coutume de l’époque, surtout pour les ouvrages destinés à la jeunesse. La comtesse de Ségur en fait aussi les frais. Les récits de la Franco-Russe étaient, au départ, bien plus violents, voire sadiques. L’ennui, c’est que les tripatouillages n’ont pas cessé depuis pour Johanna. Heidi s’est vue mise au goût du jour. Elle a perdu son cadre d’époque. L’aspect religieux s’est vu gommé. On se demande bien ce qui en reste dans les traductions en japonais!
Un monde disparu
C’est pourtant son aspect suranné qui fait encore le succès d’Heidi. Les lecteurs viennent rechercher le souvenir d’un monde pastoral. Un univers pré-industriel qu’on sentait déjà menacé quand Johanna prenait la plume en 1880. Si le mythe de la pureté montagnarde par rapport aux miasmes des villes a pris du plomb dans l’aile après Hitler et Pétain, le roman possède désormais un côté vacancier. Ses petits lecteurs se retrouvent vraiment ailleurs.
Il ne manquait plus que les commerçants. Ils se sont déchaînés. Heidi se décline en d’innombrables produits dérivés. Heidi est notre Helvetia. Notre poule aux œufs d’or. Pour être plus suisses, il ne manque plus à ces œufs que d’être en chocolat.
Pratique
«Heidi, Enquête sur un mythe suisse qui a conquis le monde», de Jean-Michel Wissmer, aux Editions Metropolis, 240 pages. Jean-Michel Wissmer signe l’ouvrage chez Payot Rîve gauche samedi 23 juin de 15h30 à 17h.
(TDG)Créé: 19.06.2012, 15h55
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