«La Ligne», portrait de Genève en nuée d’oiseaux

ThéâtreD’abord installation urbaine, le projet des Kokodyniack se mue en poème scénique.

Du brouillard s’avancent Jean-Baptiste Roybon, Claire Deutsch et Basile Lambert, qu’habite la parole de 16 Genevois.

Du brouillard s’avancent Jean-Baptiste Roybon, Claire Deutsch et Basile Lambert, qu’habite la parole de 16 Genevois. Image: ISABELLE MEISTER

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La dernière fois que La Ligne passait par nos pages, le 25 novembre dernier, elle s’étirait providentiellement dans l’appartement de votre obligée. La Compagnie Kokodyniack tendait alors son ruban rouge du Salève au Jura en vue d’une installation éphémère dont on cueille aujourd’hui les fruits photographiques sur la place de Saint-Gervais.

Traçant leur droite au travers de la cité – paysages, trottoirs, bâtiments, population –, Jean-Baptiste Roybon, Basile Lambert et l’indispensable preneur de vues Alban Kakulya recueillaient alors, à chaque étape de la construction, le récit de vie des seize Genevois transpercés par leur fil d’Ariane. Deux heures d’interview avec chacun, en réponse à la question «par quoi votre histoire commence-t-elle?». Kokodyniack se retrouvait ainsi, après retranscription au plus près des phrasés oraux, avec une matière textuelle d’un millier de pages, à réduire à 45 en vue cette fois du spectacle en ligne de mire. Depuis 2014, quand Philippe Macasdar, directeur du Théâtre Saint-Gervais, leur confiait la mission de «parler de Genève à travers ses habitants».

Esprit démocratique

«Ouais / J’ - je - je euh / Euh / J’ai passé ma vie à penser à la mort en fait vraiment», m’entends-je proférer par la voix profonde de la comédienne Claire Deutsch. Laquelle me fera revivre tout à l’heure ma propre conception ou la naissance de mon premier enfant... Car, oui, traversée par La Ligne dans mon espace privé il y a six mois, il se trouve que j’occupe maintenant la scène par l’entremise d’une actrice. Partiellement toutefois. Ligne parmi tant d’autres d’un visage à la fois composite et singulier, d’un portrait collectif et anonyme, d’une coupe transversale de notre cité, opérée dans un esprit aussi méticuleux que démocratique. Et artistique, pour ne rien gâcher.

Tout part des nappes de brouillard qui s’attardent dans le ciel de notre cuvette. Genève? Son décor se résume au minimum: le plateau noir, nu et vide de la salle du sous-sol. Une parole vient y trouer la fumée. Elle tâtonne, hésite, trébuche, bégaie, sursaute, se suspend. Une autre s’engage, puis une troisième, que de scrupuleux faisceaux éclairent en douceur. Pour les incarner, les timbres, parfois rassemblés en chœur, de Jean-Baptiste Roybon, instigateur de l’affaire, Basile Lambert, son complice, et Claire Deutsch, recrutée par la suite, tous trois plus qu’habiles à habiter autrui.

«...J’ai eu un vide en moi que j’ai ressenti quoi / J’avais tout y m’manquait queqchose», se reconnaît sans doute un autre spectateur cloné, en cette soirée de première, tandis que les témoignages livrés se font de plus en plus intimes, de plus en plus idiolectaux, et, paradoxalement, de plus en plus impersonnels. «Coller à la forme pour faire surgir l’universalité du fond», lit-on sur la feuille de salle.

Un diplomate se détache provisoirement, qui raconte l’abracadabrant épisode d’une circoncision, relayé bientôt par un retraité épris de sciences, un maraîcher, un père de famille skateur ou la veuve d’un policier, bouleversée lors de ses funérailles. Afin de comprendre leurs langues respectives, l’audience doit coopérer activement, contribuant ainsi, à sa propre façon, à l’œuvre en train de se déployer. Peu à peu, aidé par l’ordre thématique qu’a instauré Kokodyniack, l’effort commun se muera en émotion partagée. Telle est la beauté de ce numéro de funambulisme poétique, sur une corde allant de «je» à «ils» en passant par tout le dégradé des pronoms.

Du nuage à la nuée

La résonance finira par être totale. On perdra de vue la source de l’anecdote. Un fragment se reflétera dans l’ensemble. La mémoire de l’un se fera souvenir de l’autre, le rire ricochera dans la larme. Tant et si bien que l’individu en viendra à se penser espèce. «Si vous prenez une fourmi / vous pouvez l’étudier / pendant mille ans / vous n’arriverez jamais / à découvrir la forme d’une fourmilière», résume ce psychophysicien du CERN péché lui aussi par La Ligne.

Dans cette optique, on ne s’étonne pas, en conclusion de la pièce, de voir des nuées d’étourneaux se plier et se déplier à l’écran, dévoilant entre leurs millions d’ailes les profils des participants. Les gouttelettes de la brume initiale se sont évaporées dans le pépiement des oiseaux. D’anarchiques, les envols se sont faits cohérents. D’une seule couleur, les plumes sont devenues bigarrées. Par la grâce d’un travail d’équipe à la fois précis et vaste, nous sont désormais des autres. Et je n’ai pas à me soucier de porter la double casquette de juge et partie!

La Ligne Théâtre Saint-Gervais, jusqu’au 20 mai, 022 908 20 00, www.saintgervais.ch. Expo photo en plein air sur la place de Saint-Gervais, jusqu’au 28 mai. (TDG)

Créé: 11.05.2017, 19h30

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