Joan Mompart: «La peur fige. Il faut gueuler là-contre!»

ThéâtreEn montant «L’Opéra de quat’sous» de Brecht, le Genevois se fait «détonateur de pensée».

Joan Mompart remonte avec Brecht les marches de La Comédie, où sa mise en scène de Dario Fo avait marqué les esprits en 2013.

Joan Mompart remonte avec Brecht les marches de La Comédie, où sa mise en scène de Dario Fo avait marqué les esprits en 2013. Image: OLIVIER VOGELSANG

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Depuis les retentissants succès remportés coup sur coup par On ne paie pas, on ne paie pas!, Ventrosoleil et Münchhausen?, leur metteur en scène a indéniablement gagné en assurance. C’est en toute logique, fort de ces expériences, que Joan Mompart nous fomente aujourd’hui un ambitieux Opéra de quat’sous avec orchestre. On lui donne la parole à la veille de sa première à La Comédie.

Une actualité particulière vous a-t-elle incité à vous frotter au chef-d’œuvre de Bertolt Brecht?

Quand j’ai monté Dario Fo en 2013, on prétendait que son texte était suranné. Or au même moment, en Andalousie, des gens dévalisaient un supermarché pour redistribuer les marchandises aux pauvres, dans le même esprit de désobéissance civile que prônait Fo dans On ne paie pas, on ne paie pas! J’ai par la suite cherché un texte qui questionne à nouveau les hiérarchies sociales. Dans L’Opéra de quat’sous, non seulement Brecht s’attache à des personnages dans l’illégalité – mendiants, voleurs, prostituées –, mais s’emploie également à détourner un genre. Je ne pouvais pas choisir une autre pièce! Parler de la précarisation des couches défavorisées, désarmer le cynisme, mettre en doute la morale d’un système normatif, tout cela s’inscrit dans la continuité du projet de ma compagnie Llum Teatre. Qu’y a-t-il de plus actuel que cela?

Comment résumer en peu de mots l’intrigue de la pièce?

Deux clans s’opposent dans leur volonté de prendre le pouvoir: celui des mendiants et celui des voleurs. Mais la fille du roi des mendiants épouse le roi des voleurs… La conclusion à laquelle aboutit chacun des trois actes marque une progression dialectique. D’abord, on débouche sur la vérité «on voudrait être bon, mais les circonstances ne s’y prêtent pas». Puis s’impose cette exigence: «d’abord la bouffe, ensuite la morale». Enfin, le héros Mackie admet sa faute, mais demande: «qu’est-ce que le cambriolage d’une banque, comparé à la fondation d’une banque?». «Gardons-nous de jeter la pierre aux opprimés», nous recommande autrement dit Brecht.

Comment intégrez-vous la fameuse musique de Kurt Weill à l’action sur scène?

Nous mêlons les dix musiciens de l’orchestre dirigé à vue par Christophe Sturzenegger aux huit comédiens (pour une trentaine de rôles!) sur scène. Ce faisant, nous rompons avec la tradition de l’opéra, sa fosse, que Brecht considérait comme un «art culinaire». Nous assumons pleinement notre aveu de théâtre, et la distance qu’il implique. Parce qu’il est difficile de ne pas souffrir de l’alternance entre les dialogues et les chansons, nous avons choisi de nous dédouaner de toute vraisemblance, en poussant l’aveu de représentation jusqu’à intégrer les didascalies du texte.

Comment avez-vous établi votre distribution, avec notamment Brigitte Rosset et Thierry Romanens?

J’ai simplement choisi parmi les comédiens sachant chanter et les chanteurs sachant jouer.

On constate en parcourant votre carrière de metteur en scène que vous oscillez entre spectacles pour enfants et pièces politiques: défendez-vous un théâtre didactique?

Ma pratique fait plutôt de moi un détonateur de pensée. Je choisis des auteurs qui ébranlent les certitudes. Donner des réponses signifierait la mort de mon métier. Plutôt que didactiques, je me reconnaîtrais donc dans les pièces qui mettent en doute, voire qui conscientisent. Mais le metteur n’est qu’un relais de l’auteur: ici, c’est Brecht qui structure le travail.

Comment injecter de la poésie dans une pièce politique?

Il suffit de la jouer! De tirer les fils déjà présents dans ce qui se trame parmi les chants, les songs ou les Lied. Lorsqu’arrive le moment du Lied d’amour, par exemple, nous transposons sur scène une séquence de cinéma des majors, Titanic pour ne pas le nommer, en guise d’allusion au théâtre «culinaire» dénoncé par Brecht comme ne visant que le plaisir du spectateur. Or dès lors qu’on intègre cette citation, on est déjà dans la critique.

Quel est le principal écueil à éviter en montant Brecht en 2016?

Il faut éviter de croire que pour jouer la distanciation, on doit se contraindre à peu jouer. Les acteurs doivent au contraire interpréter la fable de manière passionnée. En revanche, le système de représentation doit s’afficher comme tel. Il existe assez de moyens pour créer de la distance sans restreindre le jeu.

Par exemple en revendiquant une mise en scène «artisanale»?

Mon Opéra jouit d’un grand décor, comme le faisait ma mise en scène de Dario Fo. On ne va pas se priver des outils du théâtre, cependant on en montre la fabrication, l’usage. Pour moi, l’artisanat consiste à révéler le travail nécessité par la pièce. Et je peux dire qu’on a sacrément travaillé!

Quel passage de la pièce vous émeut tout particulièrement?

Le chant de Salomon. Une comédienne énumère des qualités de héros finalement vaincus. Il vaudrait mieux se passer de l’audace de César, chante-t-elle. Il vaudrait mieux se passer de la sagesse de Salomon, de la beauté de Cléopâtre, et même de la curiosité de Brecht, dit le texte. Cela me touche beaucoup, car on n’arrête pas d'ordonner aux gens d’arrêter de faire ce qu’ils font, sous prétexte que la menace pèse. C’est très grave. La peur nous fige, il faut gueuler là-contre. Le reste importe peu.

L’Opéra de quat’sous La Comédie, jusqu’au 20 mars, 022 320 50 01, www.comedie.ch (TDG)

(Créé: 29.02.2016, 18h54)

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