Ivan Ilic, le pianiste qui voulait être ailleurs

ClassiqueLe musicien américain a participé à un hommage inclassable à Morton Feldman produit par la HEAD. Portrait.

Ivan Ilic est né et à fait ses premiers pas de musicien à Palo Alto, en Californie. Il s’est formé à Berkeley puis à Paris.

Ivan Ilic est né et à fait ses premiers pas de musicien à Palo Alto, en Californie. Il s’est formé à Berkeley puis à Paris. Image: Pierre Abensur

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C’est un objet qui fait triompher l’épure, dans lequel le blanc et le vide règnent avec une opiniâtreté assumée. «Il y a là une résonance évidente et recherchée avec l’esthétique de Morton Feldman, constante le pianiste Ivan Ilic.» Et il est vrai qu’en faisant défiler les pages de ce qui de loin pourrait rappeler un catalogue d’art contemporain on y découvre, par petites touches impressionnistes, des bribes choisies de la vie d’un grand compositeur du XXe siècle. A quelques-unes de ses photos en noir et blanc font échos certains de ses écrits – toujours courts –, des extraits de ses partitions et deux CD. L’un regroupe des vidéos réalisées par des étudiants de la HEAD, toutes traversées par le souffle du musicien américain. L’autre recueille une pièce tardive du compositeur: Palais de Mari, qui frappe elle aussi par son dépouillement.

Loin des voies tracées

Et c’est ici, dans cette dernière contribution à un projet composite et au titre invitant (Detours Which Have to Be Investigated), qu’on entend jouer Ivan Ilic. Natif de Palo Alto, en Californie, établi depuis treize ans en France, le musicien a trouvé dans ce projet une voie – autre voie aurait-on envie de dire – pour se refuser aux classements faciles et à une carrière toute tracée dans la tradition.

Dans le salon d’un hôtel cossu de Genève, le pianiste de 36 ans rappelle d’une voix posée ce qui pour lui est une nécessité interrogeable: «Assez vite, alors que j’avais terminé mes études à l’Université de Berkeley et que je débutais une carrière de soliste, j’ai compris que je ne pouvais pas rester toute la journée devant un piano pour répéter un répertoire figé. Il me fallait davantage pour assouvir ma curiosité.» Cette soif d’ailleurs a pris forme lors de sa période de formation. Après une dizaine d’années de cours privés dans une ville, Palo Alto, «qui musicalement avait des allures de désert», Ivan Ilic a connu une grande secousse à Berkeley. «Là-bas, j’ai étudié mon instrument, la musicologie, la composition et la direction. Mais surtout, j’ai été confronté à des matières éloignées comme la philosophie, les mathématiques, les sciences politiques et l’anthropologie.»

Un hommage noble

Cet horizon étendu lui a donné le goût de l’escapade, au sens propre comme au figuré. Alors, paré d’un premier diplôme, l’homme s’en est allé à Paris pour parfaire son jeu et lancer sa carrière. Il y arrive à 22 ans, et de cette période, il se souvient «des nombreux musiciens rencontrés dont le niveau de jeu était tout à fait impressionnant». Il décide de ne plus quitter le Vieux-Continent et de lancer en France sa deuxième vie de musicien. Ivan Ilic enregistre alors dans les répertoires balisés (Bach, Haydn, Beethoven…), fait des recherches poussées sur des partitions peu connues. Un jour, il décide d’enregistrer les 53 Etudes de Leopold Godowsky, d’après les 27 Etudes de Chopin. «J’ai trouvé dans ces pièces exigeantes et poétiques, une manière de me démarquer, de sortir du patrimoine établi, note le pianiste.»

Bien plus tard, il y a eu la fulgurance Feldman, «qui était un compositeur parfois méprisé et mal compris par l’establishment, un peu comme l’avait été en son temps Erik Satie. De lui, j’ai aimé d’entrée son approche intuitive de la composition. Contrairement à d’autres, il n’a jamais essayé de justifier ses choix et ses notes avec des concepts.» Cet amour a laissé des traces profondes dans l’objet inclassable produit par la HEAD. Sous les doigts d’Ivan Ilic, Feldman resurgit éthéré et émouvant. Il y a là un hommage noble qu’il faut saluer.

«Detours Which Have to Be Investigated», avec notamment Ivan Ilic, piano. (TDG)

Créé: 15.12.2014, 21h20

Un témoin du brio de la HEAD

Des disciplines qui se croisent et se nourrissent dans un jeu de miroirs stimulant: le projet Detours Wich Have to Be Investigated perpétue une tradition chère à la HEAD, qui fait de l’abattage des barrières entre les disciplines une de ses raisons d’être. Cette aventure qui unit musique, art vidéo et graphisme est née sous l’impulsion de l’artiste français Benoît Maire. «Pendant deux ans, il a donné chez nous des cours aux étudiants en master, se souvient le directeur de l’école Jean-Pierre Greff. Lors de cette expérience, il a mis en place un projet centré sur Morton Feldman, en convoquant aussi Ivan Ilic, qui avait auparavant collaboré avec l’artiste français.» Présentés par ce duo, les matériaux de départ – de musique et écrits du compositeur américain – ont su susciter l’intérêt des étudiants.

Si bien qu’aux yeux de Jean-Pierre Greff, le résultat méritait une attention particulière. «En me penchant sur l’objet final, je me suis dit qu’il fallait le faire exister ailleurs, à travers une publication.» Tiré à 600 exemplaires, cet hommage à Feldman est appelé à attirer l’attention des passionnés. Mais aussi à asseoir la visibilité de l’institution qui s’en est fait promotrice. «En effet, nous l’avons distribué auprès de 300 institutions, musées, écoles et centres d’art», note Jean-Pierre Greff.

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