«Ça ira (1) Fin de Louis»: le public prend la Bastille!

ThéâtreAu BFM, l’auteur et metteur en scène français Joël Pommerat mène la Révolution. Entretien.

Chez Joël Pommerat, ce sont les individus ordinaires qui font l’Histoire et ses idées – qu’elles soient d’hier ou d’aujourd’hui.

Chez Joël Pommerat, ce sont les individus ordinaires qui font l’Histoire et ses idées – qu’elles soient d’hier ou d’aujourd’hui. Image: ELISABETH CARECCHIO

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«Les aristocrates on les pendra!» dit le refrain que Joël Pommerat reprend pour intituler sa fresque de la Révolution française, Ça ira (1) Fin de Louis. Plutôt que déterminer qui le peuple devrait pendre aujourd’hui, cet artiste aux antennes infiniment crépitantes remonte aux sources des débats politiques qui continuent d’agiter le monde, et donne leur éclosion à vivre en direct. Ayant galvanisé les scènes de France et d’Europe, son spectacle fleuve vient, à l’invitation du Forum-Meyrin et de La Comédie, emporter Genève.

Quel a été pour vous le défi majeur lancé par «Ça ira»?

La responsabilité vis-à-vis de la matière historique de 1788-1790. Comment rendre compte de la Révolution sans la dénaturer? A partir du moment où l’on délaisse la fiction pure au profit du travail historique, c’est une question qui taraude.

Vous définissez la pièce comme une «fiction vraie»…

Nous ne rejouons pas les choses telles qu’on nous les décrit dans les livres, nous partons plutôt du contexte qui a déclenché ces événements, des enjeux qui pouvaient animer les différents acteurs historiques. Nous nous sommes laissés inspirer par tous ces éléments extrêmement proches de la réalité, mais en nous détachant des détails. Nous respectons les éléments sensibles plutôt que factuels.

Votre exploration vous conduit-elle, à la veille de l’élection présidentielle, à croire en la possibilité d’une nouvelle révolution?

Je ne suis pas visionnaire! Ce que j’ai compris en travaillant sur la période de la Révolution française, c’est que ces choses sont imprévisibles. Un mouvement social de cette nature est lié à des composantes d’importance moindre. Comme un grain de sable qui ferait basculer une construction très lourde. Tout d’un coup, l’immense masse perd l’équilibre. Des forces très complexes sont à l’œuvre, qui fonctionnent selon une alchimie indéchiffrable. Avant la Révolution, il y aurait eu d’autres occasions pour que ça craque, sans que rien ne se passe. D’autres crises sociales n’ont pas basculé dans cette dimension-là. Et si le pouvoir en place avait eu d’autres réactions, le mouvement ne serait sans doute pas allé aussi loin. Aujourd’hui, semblables événements pourraient avoir lieu dans trois mois, ou le statu quo pourrait durer encore de nombreuses décennies.

Vous éclairez aussi les dérives potentielles: la révolution est-elle par essence théâtrale?

J’ai du mal à définir la théâtralité. Depuis vingt-cinq ans que je fais du théâtre, je ne la recherche pas. J’avais envie de travailler sur une épopée, quitte à la déconstruire. Je voulais prendre une chose en pleine gueule, frontalement, comme on le fait avec une pièce shakespearienne.

S’agit-il de renouer avec une notion aujourd’hui galvaudée: celle de démocratie?

En avais-je conscience au moment où je me suis lancé, je n’en suis pas sûr. En tout cas, c’est ce qu’on a fait, oui: montrer le processus d’avènement d’une construction politique collective. Une définition de ce que pourrait être la démocratie, même si elle n’avait pas le même sens à l’époque qu’aujourd’hui. On observe cet ancêtre qui se cherche. C’est assez émouvant, je crois, pour un spectateur contemporain d’assister à cela.

Hormis Louis XVI, aucune figure célèbre de la Révolution n’est nommément représentée - pourquoi?

Dans les reconstitutions, on s’attache souvent à l’anecdote des personnages dits historiques. Or l’histoire générale se fait de façon plus anonyme. Peu nous importe de savoir ce que mangeait Robespierre, s’il était gentil, pas gentil, s’il a trahi ou non. Je voulais éviter la personnification et l’éclairage psychologique d’individus devenus légendaires. J’ai choisi de les abandonner au nom de la fidélité aux événements. L’affrontement idéologique est le héros de l’histoire que je raconte.

Aborderez-vous la question du terrorisme dans la seconde partie annoncée par le chiffre 1?

A mi-chemin des répétitions, on s’est rendu compte qu’on n’arriverait pas à traiter toute la période envisagée au départ. Il nous fallait dix heures, et on n’arrivait pas à rendre notre copie à temps. On a donc introduit une coupure environ à la moitié. Mais la question du terrorisme, de la violence politique, est déjà largement traitée dans cette première partie, même si elle précède ce qu’on appelle la Terreur.

La pièce vous a valu 3 Molières en plus d’un immense succès. A quelle attente répond-elle?

Je ne l’explique pas précisément. Le spectacle nourrit le questionnement actuel sur l’idée de la politique, ce qu’elle pourrait être, comment elle pourrait se développer. Il permet de réaliser que certains idéaux ne sont pas si inatteignables. Dans ce sens, il produit peut-être une énergie, une forme de remotivation. Il touche aussi à l’émotion collective, à un moment où le lien aux autres participe au projet commun. Dans une salle de spectacle où sont réunies des centaines de personnes, on assiste à un puissant jeu de vases communicants émotionnels.

Quatre heures durant, quel rôle y tient le public?

Il se trouve placé dans plusieurs situations différentes. Quand elles sont plus fermées, il reste voyeur. Pris en étau dans une assemblée populaire, il est physiquement au cœur de l’action, dont il compose malgré lui un élément. Dans un gradin transformé en espace de jeu, la présence des spectateurs change tout.

Quelle relation entretenez-vous personnellement avec le pouvoir?

On n’est jamais tout à fait conscient de sa relation au pouvoir. Mais celui qui me procure des sensations, qui me pousse à l’action, c’est le pouvoir de création. Ce pouvoir-là n’implique pas une emprise sur les autres. Je sens que j’exploite un potentiel de moi-même. Et je sais où aller le chercher: dans mon travail.

«Ça ira (1) Fin de Louis» BFM, ma 2 et me 3 mai à 19 h (complet), www.forum-meyrin.ch, www.comedie.ch (TDG)

Créé: 01.05.2017, 19h33

Bio express

1963 Joël Pommerat naît le 28 février à Roanne, dans la Loire.

1990 Il fonde la Compagnie Louis Brouillard et monte ses premiers spectacles à Paris, dont Pôles en 1995.

2004 Au Monde et Le Petit Chaperon rouge le révèlent comme auteur et metteur en scène de premier plan, y compris à Genève. Il ancre désormais ses pièces dans la réalité contemporaine, dont il explore les dimensions matérielles et imaginaires.

2007 Il explique sa démarche artistique d’«écrivain de spectacles» dans Théâtres en présence.

2008 Il crée Je tremble (1 et 2) au Festival d’Avignon.

2010 Après une résidence aux Bouffes du Nord, il devient artiste associé à l’Odéon, au Théâtre national de Belgique et à Nanterre.

2011 A Aix-en-Provence, il adapte sa pièce Grâce à mes yeux en opéra.

2015 Il signe Ça ira (1) Fin de Louis après 6 mois de répétition.

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