«Les Inuits m’ont distingué des autres Blancs»

LittératureA 94 ans, le Français Jean Malaurie, seigneur magnifique de l’exploration scientifique, réédite «Ultima Thulé». Son esprit tonne encore. Interview.

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Jean Malaurie traîne dans sa légende des formules totémiques qui l’affublent d’une vieille peau. «Grand frère des ours» ou «Homme qui parle avec les pierres» ne s’en amuse guère, prompt à rectifier. «Je suis d’abord un naturaliste spécialisée en homéostasie, géomorphologue, géographe, géocryologue, ethnologue.» Explorateur, aussi? «Les Inuits m’ont distingué des autres blancs, ce fut ma chance! D’habitude, ils détestaient leur arrogance condescendante. Mais en mai 1951, à Thulé, ils me reconnaissent comme leur ambassadeur, un avocat dans ce drame qui se jouera dans la baie, dont ils ont la préscience. En dix minutes, j’ai été «chamanisé». Je demeure auréolé de cet adoubement.» La menace se concrêtise en juin, quand les Américains raclent la toundra pour y installer une base ultrasecrète. Le colosse, 28 ans alors, ignore que sa lutte contre l’envahisseur va durer une vie.

A 94 ans, Jean Malaurie se souvient par le détail de ce choc fondateur. «Seul sous ma tente par moins 40, orphelin de père et mère, dissocié de l’expédition de Paul-Emile Victor, sans un sou, je me demande quoi faire de ma vie. «Inuitisé», j’ai une mission à remplir, mon travail s’en ressent. Je vais résister.» Une carrière monumentale surgira. Et notamment, ce pavé réédité, Ultima Thulé. Le géo-philosophe y conte son peuple d’adoption, il se dévoile aussi père d’une anthropologie réflexive, via la collection Terre Humaine. «Je voulais rendre compte de l’histoire sociale engagée, sortir du syndrome des chercheurs qui ne parlaient, au hasard, que du Groenland ou de la Terre Adélie, pas des hommes. Des âneries pareilles, j’en ai entendues dans la bouche d’académiciens! Nous nous prenons pour le nombril du monde, et nous ignorons comment pense un intellectuel de Bombay.»

Face à lui, à Dieppe, «la mer du Nord se calme, si fachée cette nuit». La colère sied à ce seigneur qui fuit «les Germano-pratins qui oublient le peuple, la pauvre Sorbonne empétrée dans sa crise intellectuelle». La conversation glisse en ondes rugissantes, il revient sur Terre Humaine, à Paris: «J’ai une personnalité affirmée. J’ai chassé l’ours. Les Sonotones du comité de l’éditeur Plon ne m’impressionnent pas.» Surtout, il rallie Claude Levi-Strauss à son projet. «Personne ne croit alors à son structuralisme, je suis joueur, je veux Tristes tropiques. Je confesse avoir bataillé pour le titre. «Tristes», ce n’était pas vendeur.»

Parmi d’autres futures plumes prestigieuses, il recrute Victor Segalen. «Poète méconnu, il est jugé invendable. Je lui dis: «Je vous consacre homme de terrain». Et ainsi de suite. Les auteurs, les traducteurs, ce n’était pas facile. La pauvreté ne se décrit pas, c’est un souffle. Or je reste un scientifique amoureux de qualité littéraire.» Il se définit encore comme natif de Mayence «avec la gaieté de cette ville, ses buveurs, son carnaval». Sa mère, hautaine aristo écossaise, l’a incliné au froid polaire plutôt qu’aux déserts de Saint-Ex. Son père est agrégé histoire-géo, catholique. «Homo religius, j’ai un défaut. En quête de spiritualité, je veux comprendre, éviter les doctrines. Sartre et l’existentialisme me découragent.»

Jean Malaurie habite encore sa tanière nordique. «Au Groenland, je me suis attaché à l’érosion. Je psychanalyse la terre sur un espace donné, me voilà spécialiste des éboulis! Et je trouve un principe de l’évolution: la nature déteste le désordre. Au pied des falaises, dans la «longue durée» selon Fernand Braudel, les 400 millions d’années, je rencontre l’organisation même de Gaïa, la Terre-mère. Darwin l’a montrée avec les petits oiseaux, moi avec les pierres! Les mythes inuits me confortent.» Ses autres maîtres seront le philosophe Gaston Bachelard et le géographe De Martonne.

Dans cet «écho-système autant qu’éco-système», les maths d’un Alan Turing, décodeur d’Enigma pendant la Seconde guerre, résonnent avec les épopées antiques d’Homère. «J’y retrouve une gnose, l’approche de la Terre par la cosmogonie. Comme les Grecs, quand ils chantent «la nuit dompteuse des dieux et des hommes». Sans écriture, les Inuits, depuis dix mille ans, se transmettent des mythes qui commencent par le chaos de la pierre. A toute bibliothèque, ils préfèrent la mémoire.»

Lui ne la perd pas. Fondateur de l’Académie polaire de Saint-Pétersbourg, directeur de recherche émérite au CNRS, entre autres, il parle pour «les Inuits qui vivent ce qu’ils pensent sans pouvoir l’exprimer.» En profonde connivence. «Je suis devenu animiste. Quels que soient vos motifs spirituels, Bible ou Coran, au début, il y a des pierres, de l’eau, un âge moléculaire. Tiens, le curé de Dieppe, ami du pape François, m’a confié que ce dernier n’était pas hostile à mes idées. Stupéfiant!»

La lumière tombe sur cet après-midi d’automne. La voix de Jean Malaurie devient pressante. «Les chasseurs restent immobiles sur la glace durant deux ou trois heures. Pas seulement pour guetter un phoque! Ces soi-disant incultes expérimentent l’ascèse, l’intériorisation. Ainsi s’ouvre le seul accès au mystère de l’univers.» Et le grand voyageur de conter l’aube de l’humanité, telle qu’elle lui fut révélée, l’homme quand il vivait en osmose avec les animaux, morses, baleines. Et de spécifier les tabous en cours chez les Inuits, ne jamais mêler l’ours au caribou par exemple. «Mon audace, c’est de voir l’énergie, dans leurs légendes et leurs ivoires.» Et de se désoler sur l’anéantissement d’un peuple par les drogues, l’exploitation minière ou la pollution. «Dans le monde, les communautés autochtones disparaissent tous les jours. Là, c’est l’homme de l’Unesco qui parle.» Il faut entendre son ultimatum, son Ultima Thulé . Il qualifie ce livre: «Mon arme de guerre». (TDG)

Créé: 20.11.2016, 10h36

L'ouvrage

Ultima Thulé. De la Découverte à l'invasion d'un haut lieu mythique
Jean Malaurie
Ed. Chêne, 440 p. (Image: DR)

Malaurie en dates

1922 Naît à Mayence.

1944 Refuse le travail obligatoire, (SOT), entre dans la clandestinité.

1948 Nommé géographe physicien des Expéditions polaires dirigées par Paul-Emile Victor.

1951 Premier Français à joindre le pole géomagnétique nord. A Thulé, dresse cartes de topographie et de généalogie de 302 Inughuit, réhabilite la toponymie ancestrale, nomme onze lieux, etc. Découvre la base secrète américaine qui reçoit des bombardiers nucléaires.

1954 Fonde Terre Humaine chez Plon, «Pléiade d’une nouvelle ethnologie». L’année suivante, Les derniers rois de Thulé, premier d’une dizaine de livres.

1957 Fonde le Centre d’Etudes Arctiques aux CNRS et EHESS, sur recommandation de Braudel et Lévi-Strauss.

1990 Président de l’Académie Polaire d’Etat nommé par Gorbatchev, puis Eltsine et Poutine. Première expédition franco-soviétique en Tchoukotka sibérienne. Puis nommé «Sage du Nord» par l’Université de Saint-Pétersbourg.

1999 Ordre de l’Ours blanc du Groenland. Publie Hummocks I et II.

2007 Ambassadeur de l’Unesco. Fonde l’Uummannaq Polar Institute à vocation de conservation culturelle et éducation des jeunes Inuits.

2010 Fonde le Pole Inuit - Institut Jean Malaurie, à Uummannaq, qui reconstitue sa maison de tourbe, base d’hivernage en 1950-51. Il entend être enseveli là-bas.

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