Fréquentation: des musées pleurent, d’autres rient

Institutions publiquesCertaines institutions genevoises n’ont jamais été autant visitées en trente ans, d’autres vivent une notable désaffection. Programmation, anniversaires et rénovations influent sur l’intérêt du public.

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«Attractive.» Voilà le qualificatif encourageant dont a usé Sami Kanaan, magistrat chargé de la Culture en Ville de Genève, pour désigner la place muséale du canton lors du récent lancement de la saison 2016-2017. Avec un nombre de visites global de plus d’un million en 2015, la quinzaine d’institutions municipales et privées membres de la Conférence des musées genevois présentent, ensemble, un assez bon bulletin de santé.

Mais lorsqu’on les considère individuellement, on constate des évolutions très divergentes. Si certains établissements, comme le Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (MICR), le Musée d’ethnographie (MEG) ou la Maison Tavel ne se sont jamais aussi bien portés, d’autres affichent une toute petite forme. Le Musée d’art et d’histoire (MAH) et le Musée Rath, par exemple, ont connu en 2015, avec respectivement 110 415 et 22 790 visiteurs, leur fréquentation la plus basse depuis 1990, selon les chiffres publiés à la fin du mois de septembre par l’Office cantonal de la statistique. Les aléas des grands noms

Que le nombre de spectateurs fluctue un peu d’année en année semble parfaitement normal. Les variations sont dues, en partie, à la programmation. Souvent public varie: la foule prend certaines expositions temporaires d’assaut et en boude d’autres, sans que l’on sache vraiment pourquoi. «Les vrais blockbusters ne font plus recette, observe Jean-Yves Marin, directeur du MAH. Picasso à l’œuvre, que nous avons présentée en 2012, n’a fait que 30 000 visiteurs, alors qu’elle a séduit 70 000 personnes à Roubaix et 200 000 à Málaga. En 2014, Rodin n’a pas marché non plus: 12 000 visiteurs, ce n’est pas grand-chose et ça m’a étonné.»

Frankenstein et Gandhi, en revanche, ont emballé leur monde. L’exposition que la Fondation Martin Bodmer consacre depuis mai 2016 à la fantastique créature du roman de Marie Shelley a fait prodigieusement grimper la courbe de fréquentation: au 28 septembre, l’institution avait déjà enregistré 13 991 visiteurs, soit davantage que l’exercice complet des cinq années précédentes. Au MICR, Expériences de vérité: Gandhi et l’art de la non-violence a attiré une cohorte de spectateurs en 2015, notamment des jeunes (lire encadré). «Le sujet est porteur et s’inscrit dans une réflexion très actuelle, précise le directeur Roger Mayou. Il est en adéquation avec notre message, qui est de traiter des grandes questions de société.»

Autre paramètre «exalteur» de statistiques: l’anniversaire. En 2014, la Fondation Baur célébrait les 50 ans de son musée, et vivait, avec près de 15 500 visiteurs, son meilleur cru de la décennie. Idem la même année et la suivante pour le Musée d’art moderne et contemporain (Mamco), qui a gagné, en moyenne, près de 25% d’audience dans le cadre des festivités de ses 20 ans.

Gageons donc que les auspices seront favorables cette saison au Muséum d’histoire naturelle, lequel fête non seulement les dinosaures mais aussi les 50 ans de son site de Malagnou – et demeure par ailleurs l’espace muséal le plus visité du canton. 2017 s’annonce pareillement propice pour le Musée Barbier-Mueller, qui souffle 40 bougies, ainsi que pour le Musée international de la Réforme (MIR) où seront commémorés les 500 ans de la Réforme, même si l’impact de l’événement sera probablement difficile à estimer, cette dernière institution ne souhaitant pas communiquer ses chiffres de fréquentation.

Le paradoxe de la Maison Tavel

Cependant, jubilés et programmation alléchante n’expliquent pas tout. Avec presque 70 000 visiteurs en 2015, soit un record depuis 1990, la Maison Tavel fait montre d’une vigueur réjouissante. «C’est presque un contre-exemple aux réflexions muséographiques actuelles, sourit Alexandre Fiette, le conservateur. Le concept de base n’a pas changé depuis 1986. Mais nous avons fait beaucoup d’efforts en matière d’accueil des publics, notamment avec mes collègues de la surveillance et nos bénévoles accompagnant les visiteurs qui le souhaitent. Et le nouvel outil multimédia, à l’entrée, séduit beaucoup.»

La prospérité du petit établissement de la rue du Puits-Saint-Pierre paraît en effet paradoxale au regard de l’étiolement d’autres musées de la ville. Jean-Yves Marin explique la mauvaise audience de ces dernières années à la fois par des éléments circonstanciels – par exemple, la canicule de l’été 2015 a obligé le MAH à fermer durant quinze jours et les écoliers se sont fait plus rares (lire encadré) – et de contenu. «Le public a changé ses envies, précise-t-il. Les événements particuliers, comme les afterworks, la Nuit des musées ou Des vacances qui donnent la patate, en octobre, rencontrent un beau succès. Peut-être ne nous adaptons-nous pas assez rapidement aux attentes. Bien que les chiffres 2016 soient rassurants, nous devons renforcer l’interactivité avec les visiteurs.»

Des arguments auxquels Roger Mayou souscrit: «Les expos comme il y a vingt ans, ça ne fonctionne plus. Il faut des «events» originaux. Par exemple, le MICR accueille de nombreux festivals, comme Antigel ou La Bâtie. Il faut permettre au public d’interagir et beaucoup communiquer sur les réseaux sociaux.»

Enfin, au vu des chiffres genevois, un dernier facteur s’avère être d’un impact magistral sur la fréquentation d’un musée: une rénovation! Quelque 195 000 personnes ont arpenté les salles du nouveau MEG entre sa réouverture le 31 octobre 2014 et la fin 2015, alors qu’elles étaient 30 000 en moyenne depuis 1990. Entièrement repensé il y a quatre ans, le MICR a, de son côté, décroché le prestigieux Prix Kenneth Hudson, décerné en Europe à «la réalisation muséale la plus insolite et audacieuse permettant d’appréhender sous un angle nouveau le rôle des musées au sein de la société». Cette distinction est venue confirmer le succès populaire qu’a provoqué son ambitieux lifting. «La nouveauté a attiré un public local et le bouche-à-oreille a bien fonctionné, confirme Roger Mayou. Une enquête menée six mois après la réouverture faisait état de chiffres staliniens: 97% des visiteurs s’avouaient satisfaits de notre proposition muséale.» Voilà de l’eau au moulin des apôtres de la métamorphose du MAH.


Les jeunes visiteurs, un public stratégique pour les musées

Les établissements muséaux savent l’importance de s’adresser aux bambins et de les habituer à l’expérience de leurs murs. L’initiation commence dès la petite enfance, avec des parcours d’éveil artistique, et se poursuit avec divers ateliers et activités durant les vacances et en cours d’année. En toile de fond, l’espoir de pérenniser le lien avec cette audience une fois devenue adulte. «Nous avons le devoir d’intéresser les jeunes, assure Roger Mayou. On espère qu’ils apprennent quelque chose. Après, ils choisiront de venir ou pas, mais ce sera pour eux un univers familier. Je me réjouis beaucoup que 30% de notre public ait moins de 22 ans.»

Au Musée Ariana comme ailleurs, on multiplie les animations pour et avec les (très) jeunes. Un coin leur est spécialement réservé pour dessiner, bricoler et découvrir céramiques et faïences par le jeu. «Il est essentiel de faire entrer la culture dans l’éducation des enfants, souligne Isabelle Naef Galuba, directrice. En les faisant venir tôt, on atteint aussi les parents et le reste de la famille. Le musée travaille aussi à la formation des enseignants, afin qu’ils puissent guider leurs classes à travers les collections.»

Car le public scolaire constitue, à l’évidence, un vivier séduisant. «Nous avons fait beaucoup d’actions avec le Département de l’enseignement public (DIP), indique Alexandre Fiette. En visitant la Maison Tavel, les écoliers découvrent un lieu emblématique pour accéder à l’histoire genevoise.» Ces précieux spectateurs, au dire de Jean-Yves Marin, se sont un peu désintéressés du MAH ces dernières années. «Nous avons observé une baisse importante du nombre de classes, déplore-t-il. Cela a aussi joué sur le taux de fréquentation.»

Le DIP ne donne aucune directive en matière de visite. «Les enseignants décident en fonction de leur projet pédagogique, précise Nadia Keckeis, directrice par intérim du Service cantonal de la culture. Les musées de la Ville et les musées conventionnés offrent généreusement l’entrée aux classes.» Une enquête récente démontre qu’il n’existe pas de musée qui se détache comme étant le favori des écoliers et des collégiens. Schématiquement, le pro rata des visites scolaires correspond à celui des autres publics: le Muséum et le MAH sortent en tête. I.L.

(TDG)

Créé: 09.10.2016, 21h21

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