Frankenstein, un mythe genevois

CultureLa Fondation Bodmer retrace l'histoire du roman de Mary Shelley.

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«C’est très émouvant de voir Mary Shelley qui contemple le manuscrit de son œuvre à l’endroit où elle l’a créée.» Nicolas Ducimetière, vice-directeur de la Fondation Bodmer et cocommissaire de Frankenstein, crée des ténèbres, a de quoi se réjouir. Son institution inaugure aujourd’hui une vaste exposition retraçant l’histoire du roman mythique, écrit il y a deux cents ans à Cologny.

Car il y a beaucoup à raconter sur les circonstances de cette création, elles-mêmes très romanesques. Un été froid et pluvieux, une bande de jeunes réunis dans une maison au bord du lac, un concours d’histoires de fantômes. Mary Shelley se prend au jeu. Sa contribution, Frankenstein ou le Prométhée moderne, sort de presse deux ans plus tard. Avec le succès que l’on sait.

Grâce à leurs portraits peints, on fait la connaissance des protagonistes de cet été 1816 genevois. A côté de l’auteure de Frankenstein, il y a son amant, Percy Shelley, qui deviendra son époux. A l’époque, il est marié à une autre, mais Mary a déjà eu deux enfants de lui. Un scandale qui oblige les jeunes gens à fuir l’Angleterre.

Rencontres dans une villa

Leurs deux acolytes, le poète Byron et son médecin, John Polidori, ont aussi dû quitter leur pays pour des raisons peu glorieuses: adultère, relations incestueuses, dettes de jeu… Tous les quatre se rencontrent à Genève. Byron a loué la Villa Diodati, à Cologny. Le couple s’installe juste à côté, au bord du lac. «C’était le sexe, drogue et rock’n’roll de l’époque», sourit Nicolas Ducimetière. Des gravures montrent à quoi ressemblait la région. En particulier la Villa Diodati, où a été lancé le concours de fantômes, qui existe toujours.

Le manuscrit du livre occupe logiquement la place d’honneur. Dès son entrée, le visiteur peut admirer les feuillets du brouillon qui comporte corrections et annotations, dans une autre écriture: celle de Percy Shelley. «Alors que Mary ne pensait écrire que quelques pages, il l’a encouragée à en faire un vrai roman et l’a aidée dans sa rédaction», raconte le cocommissaire David Spurr, professeur de littérature anglaise à l’Université de Genève.

Le destin de l’œuvre

Au fil d’autres ouvrages, manuscrits et documents graphiques, l’exposition retrace le destin de cette œuvre: ses différentes éditions, sa réception par la critique et ses adaptations théâtrales, déjà très libres à l’époque. «L’histoire est tellement originale qu’elle a rapidement trouvé son public», souligne David Spurr. Les Français ont été les premiers à publier Frankenstein sous le nom de son auteure, et non anonymement. Même s’ils ont écrit Shelly au lieu de Shelley… Quant aux premières gravures tirées du roman, elles montrent une créature beaucoup moins monstrueuse que ce qu’en fera le cinéma.

On découvre que les compagnons de Mary ont eux aussi écrit des œuvres marquantes lors de ce séjour en Suisse: Le prisonnier de Chillon et le chant III du P èlerinage de Childe Harold pour Byron, le poème Mont Blanc pour Percy Shelley et le Vampyre pour Polidori, premier texte en prose mettant en scène un vampire.

Expériences électriques

Enfin, l’exposition restitue le contexte dans lequel le livre a été écrit. Elle présente les ouvrages ayant inspiré Mary Shelley et ceux mentionnés dans le roman, qui se révèlent souvent les mêmes. Les théories scientifiques de l’époque sont aussi évoquées. Notamment les expériences menées avec l’électricité, comme celle tentant de redonner vie à un homme qui vient d’être pendu… Et bien sûr, l’explosion du volcan indonésien Tambora, qui crée en Europe cette «année sans été».

En résulte une présentation tout en sobriété, mais très riche et bien menée. Elle permet de mieux comprendre comment s’est produit un tel événement: une jeune fille de même pas 19 ans qui enfante un mythe universel sur les bords du lac Léman.


Sur les pas du héros, à travers la ville du XVIIIe siècle

«A Genève, on ne trouve rien qui vaille la peine que l’on prend à marcher sur ses rudes pavés.» Ce jugement sévère émane de Mary Shelley, dans une lettre où l’écrivaine raconte son voyage en Suisse. C’est pourtant dans la cité du bout du lac qu’elle rédige Frankenstein, le livre qui la rendra célèbre. Et la ville sert de cadre à une partie de l’intrigue, car Victor Frankenstein (ce nom désigne le créateur et non la créature, comme on le croit souvent) est Genevois. Le héros commence ainsi l’histoire de sa vie: «Je suis né à Genève et ma famille est l’une des plus distinguées de la République.» A travers son récit, on est transporté dans la Genève de la fin du XVIIIe siècle. On se retrouve dans la prison de l’Evêché, où est enfermée Justine, la servante des Frankenstein, qui s’élevait à l’emplacement de la terrasse Agrippa d’Aubigné. On suit Frankenstein dans le cimetière de Plainpalais lorsqu’il va se recueillir sur les tombes de ses proches et où il retrouve leur meurtrier: sa créature.

Mary Shelley intègre également dans son ouvrage les lieux où elle a résidé. La maison de Bellerive, plus connue sous le nom de Villa Diodati, où l’auteure a imaginé Frankenstein. Et l’Hôtel d’Angleterre, à Sécheron, qui accueillait les voyageurs arrivés trop tard pour entrer dans Genève. A cette époque, la ville était entourée de murs, et les portes d’accès fermées du crépuscule à l’aube.

Si elle restitue fidèlement ces différents endroits, l’auteure verse parfois dans l’exagération pour servir le récit. Notamment dans ce passage où le héros revient à Genève par une nuit d’orage et aperçoit sa créature: «Je voulus poursuivre le démon, mais je ne pouvais espérer de l’atteindre; car à la lueur d’un nouvel éclair, je le vis gravir les rochers presque perpendiculaires du mont Salève, montagne qui borne Plainpalais au sud; il parvint bientôt au sommet, et disparut.» Même si la créature mesure huit pieds de hauteur, c’est-à-dire près de 2 mètres et demi, une telle scène semble difficile à concevoir!

C’est d’ailleurs sur la plaine de Plainpalais, où le petit frère de Frankenstein est tué par le monstre, que la Ville de Genève a érigé en 2014 une statue qui rend hommage au livre de Mary Shelley. Cette œuvre de bronze du collectif KLAT, représentant la créature dans des habits contemporains, n’a pas fait l’unanimité au sein de la population. Décidément, deux cents ans après sa naissance, le monstre de Frankenstein provoque toujours autant de réactions… (TDG)

Créé: 12.05.2016, 20h53

Comment adapter un récit légendaire

En écrivant Frankenstein, Mary Shelley était loin d’imaginer l’ampleur universelle que prendrait son roman, ni ses innombrables déclinaisons. Très vite, il donne naissance à des adaptations théâtrales, parfois très éloignées du livre. Le cinéma s’en empare également. Le film de James Whale, en 1931, fixe les traits bruts du monstre, joué par Boris Karloff, dans l’imaginaire collectif. Chaque époque, chaque artiste projette ses propres préoccupations dans le célèbre récit.
Après avoir donné naissance au texte d’origine, Genève a suscité d’autres approches du mythe, dans tous les domaines. Ces dernières années n’ont pas fait exception. Au Théâtre Saint-Gervais, avec Eric Salama, la créature est devenue un sans-papiers. Au Grand Théâtre, le chorégraphe Guilherme Botelho a créé une version dansée qui questionne notre rapport à la beauté. La Fanfareduloup, pour sa part, a transcrit en musique le principe du cadavre exquis, en enchaînant des morceaux de styles très différents. Et en y ajoutant des portraits peints inspirés du livre de Shelley.

Du côté de la bande dessinée, Frankenstein encore et toujours, d’Alex Baladi, convoque le roman par le biais d’un vieil exemplaire que deux Genevoises trouvent sur le trottoir, et qui provoque rêves et souvenirs. «Je ne voulais pas adapter Frankenstein, mais parler de ma ville à travers lui, raconte l’auteur. J’aimais cette idée d’une rencontre entre la créature et des personnages de la Genève d’aujourd’hui.»

Quant au dramaturge Fabrice Melquiot, Frankenstein a été son premier spectacle en tant que directeur du théâtre Am Stram Gram. «Je voulais rendre hommage au patrimoine de la cité où j’arrivais», rapporte-t-il. Il y met le roman en abîme, avec Mary Shelley comme narratrice. «Une manière de mettre en avant l’acte de création et l’audace de la jeune femme.» Le monstre est interprété par une marionnette, et des interludes musicaux viennent ponctuer le récit. «Il ne s’agit pas de raconter tout le roman qu’on adapte, mais de le rendre proche des spectateurs, précise l’écrivain. Il faut oser le malmener.»

C’est à Plainpalais, où le petit frère de Frankenstein est tué par la créature, qu’a été érigée une statue commémorative.? (Image: Olivier Vogelsang)

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