Le dieu de l’engrenage empoigne l’Orangerie

ThéâtreGeorges Guerreiro arbitre le «Carnage» de Yasmina Reza, un huis clos où la violence s’encastre dans la politesse.

Les Houllié (Valentin Rossier-Marie Druc) reçoivent les Reille (Carine Barbey-Vincent Bonillo) pour une séance de conciliation.?

Les Houllié (Valentin Rossier-Marie Druc) reçoivent les Reille (Carine Barbey-Vincent Bonillo) pour une séance de conciliation.? Image: MARC VANAPPELGHEM

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L’éclairage coule sobrement d’un panneau en relief aux formes géométriques imbriquées. Bien vu, de la part de Christian Gregori, scénographe pour l’occasion, qui résume en un élément de décor l’entière structure du Dieu du carnage. La rime croisée, le chiasme, l’emboîtement: tels sont les ressorts de la rhétorique exploitée par Yasmina Reza – comme par bien d’autres dramaturges et vaudevillistes avant elle.

Devant cette toile de fond symbolique, quatre fauteuils BCBG accueillent les fessiers de deux couples, l’un enchâssant l’autre. Michel et Véronique Houllié (Valentin Rossier en nu-pieds et Marie Druc en jupette) encadrent Annette et Alain Reille (Carine Barbey toute en élégance et Vincent Bonillo tout en muflerie communicationnelle), réunis en vue de régler le conflit qui vient d’opposer leurs fils respectifs, absents de la scène. Si la séance débute dans la civilité, les dents cassées de Bruno Houllié, 12 ans, sont peu de chose par rapport aux dégâts qu’elle aura causé à la fin de la seconde mi-temps.

Logique croisée oblige, ces dommages saccageront à terme moins l’entente entre les voisins que la paix au sein de chaque ménage. Madame Reille, ayant copieusement dégobillé le clafoutis offert sur les reproductions de Kokoshka, plongera le smartphone de Monsieur dans le vase de tulipes jaunes. Madame Houllié, écrivaine engagée en faveur du Darfour, ayant physiquement menacé son invitée, moulinera bruyamment contre son nonchalant de mari quincaillier, guère capable de s’en prendre à plus méchant qu’un hamster. Et tandis que l’un des époux se découvre des affinités avec la femme de l’autre, ce dernier prend en grippe l’épouse du premier. Symétrie.

Grâce à notre quatuor d’alertes comédiens genevois, les rouages sont aussi bien huilés que dans la version cinématographique orchestrée par Roman Polanski en 2011. Le public rit, se reconnaît, s’horrifie, parfois, de se voir si laid en ce miroir. Exactement comme le faisaient les téléspectateurs des années 1970 en regardant Au Théâtre ce soir, dans «les décors de Roger Harth et les costumes de Donald Cardwell». En sandwich entre la peinture de mœurs «féroce» sur le papier et le spectacle plus que plaisant donné à l’Orangerie, le vernis lénifiant d’un boulevard bien bourgeois.

Rien ne menace l’ordre des choses. Les questions qui fâchent concernant la responsabilité, la sanction ou la délation ont été dûment désamorcées. Les personnages se remettront de la querelle, les comédiens brilleront dans d’autres rôles, les spectateurs continueront de fréquenter les salles. Seul le savoir-faire littéraire de Yasmina Reza, servi par une mise en scène qui choisit de rester polie, ressort légèrement groggy du combat. Encore qu’on remercie les auteurs de toutes catégories chaque fois qu’ils donnent l’opportunité d’une bonne grosse dispute en direct sur plateau. Ça poutse l’âme.?

Le dieu du carnage Théâtre de l’Orangerie, jusqu’au 10 septembre, 022 700 93 63, www.theatreorangerie.ch (TDG)

Créé: 25.08.2016, 18h42

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