Didier Nkebereza: «On a rendu le plateau à Racine!»

ThéâtreL’Orangerie clôt l’été sur les amours déçues de «Bérénice». La parole au porteur de ces sublimes alexandrins.

Aussi savant que modeste, le Genevois Didier Nkebereza a suivi l’enseignement de Manfred Karge comme Racine celui de Corneille.?
Vidéo: OLIVIER VOGELSANG

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Savant, modeste, vif, beau: Didier Nkebereza aurait tout du prince charmant. Et ce n’est pas son CV qui démentira: originaire du Burundi par son père «très engagé dans la vie politique de son pays» et de Suisse alémanique par sa mère «très engagée pour la démocratisation des études», ce natif d’Italie arrive à Genève à l’âge de 4 ans. «Pur produit de la Genève internationale», le jeune homme, armé d’une triple Maturité, s’en va en 1996 suivre six ans d’études théâtrales à Berlin, auprès du grand Manfred Karge, son mentor.

Sauf que, à en croire sa passion pour les tragédies du XVIIe siècle, le metteur en scène s’est aguerri surtout aux séparations amoureuses. Façon Bérénice, le premier Racine qu’il ajoute aujourd’hui à son répertoire déjà croassant de Corneille. On écoute l’humaniste, qui n’appartient aucunement au monde des bisounours.

Après «Horace» de Corneille l’an passé, voici votre Compagnie Classique aux prises avec Racine. Qu’ajoute cette étape à votre parcours?

Lire le Phèdre de Racine à 18 ans fut pour moi un éblouissement esthétique fondamental, qui m’a mis sur les rails de la mise en scène. En gros, tout ce que je fais se dirige vers Phèdre. Or cette œuvre très complexe, je veux l’aborder une fois que j’aurai acquis les outils nécessaires. Racine était le meilleur disciple de Corneille, qui avait l’âge d’être son père. Sur les pas de Racine, je me suis d’abord frotté à Corneille, et j’ai appris à l’adorer. Et à découvrir comment l’élève a piqué le meilleur au maître. Dans Bérénice (1670), plusieurs scènes sont inspirées d’Horace (1641), les parallélismes sont multiples. Mais les visions du monde divergent. Celle de Corneille est plutôt sombre, mais il s’astreint à trouver des exceptions au pessimisme ambiant. Alors que Racine va se complaire dans ce pessimisme pour l’illuminer à travers une langue et une rigueur qui répondent aux attentes des contemporains.

Vous mettez un accent particulier sur l’alexandrin de «Bérénice», que vous faites interpréter dans une gestuelle et une intonation contemporaines. C’est ainsi qu’on modernise un classique?

Je ne sais pas s’il s’agit de modernisation. Sous l’influence de Voltaire, au XVIIIe siècle, les traditions universitaires ont occulté la manière dont ces pièces étaient montées à l’époque: Racine n’est au fond pas si différent de Shakespeare! Bérénice a été très complexe à mettre en scène, car j’ai sans cesse été confronté à l’image qu’on en a. Racine n’oppose jamais le dramatique au poétique, il les réunit. Résultat: on peut aimer Racine en tant que poète, comme Paul Eluard, dans toute sa perfection métrique. Mais on peut aussi lire Racine en tant que littérature, avec des histoires qu’on peut analyser dans leur narration. Enfin, on peut appréhender ces intrigues dans leur essence dramatique, en les incarnant. Et quand on les joue, on ne s’étonne plus du fait qu’un comédien qui interprétait Oreste, dans Andromaque, ait succombé sur scène à une crise cardiaque. Du coup, plutôt que jouer Racine de façon moderne, je dirais qu’on s’est débarrassé d’un certain nombre de préjugés. On a rendu le plateau à Racine! Et si son texte est possible à jouer, c’est parce qu’il ne dit pas tout. Comme une litote, il donne l’impulsion à recréer le reste.

Votre méthode semble faire mouche auprès des collégiens…

C’est un pari à chaque fois. Les œuvres de Corneille, de Racine parlent d’amour, d’individualisation, bref de processus typiques de l’adolescence. J’en ai été touché au collège, pourquoi pas eux? Bérénice peut parler à tout le monde, y compris aux jeunes. Mon souci est moins pédagogique qu’athénien, dans l’idée que le théâtre est un moment fort de la société, où tout le monde se retrouve pour partager les préoccupations et de la vie, et de la cité.

Vous avez distribué les rôles à vos fidèles comédiens, Giacobino, Landenberg, Marchetto, Zimmermann… Donnez-vous des indications morales sur leurs personnages – notamment Titus?

Titus est clairement le personnage le plus complexe de la pièce. Et celui qui illustre le mieux le génie de Louis XIV. La France est l’une des rares cultures qui ait réussi le mélange du pouvoir et de l’art. Si cela a été possible, c’est que le monarque exigeait qu’on donne l’illusion d’un pouvoir parfait, mais acceptait une critique à travers les arts. Corneille, Racine, Bossuet avaient le droit de dire au roi: si vous voulez être un bon souverain, soyez le contraire d’un Titus, qui va d’un atermoiement à l’autre et ne parvient à la grandeur qu’en sacrifiant l’être aimé… Il se trouve que circulait à l’époque cette anecdote sur Louis XIV, qui a dû renoncer à un amour de jeunesse pour raison d’Etat. Racine est tout à fait conscient des parallélismes qu’il établit. Aujourd’hui, l’anecdote concernerait un François Hollande, ou, à Genève, un Olivier Jornot. Bref, une personne dont on attend qu’elle représente la république dans toute sa légitimité. Titus aurait été plus heureux s’il avait été le puîné, s’il n’avait pas à occuper le trône ni de renoncer à Bérénice. Parce qu’il est l’aîné, il accède à une fonction dont la charge est trop lourde. Il est amené à faire des choix qui ne le rendent peut-être pas sympathique, mais qui sont des «bons» choix politiques, conscients de sa responsabilité.

Quel sont votre personnage préféré, votre réplique préférée?

Antiochus est le plus moderne. Le fait qu’il passe sans arrêt d’un extrême à l’autre du spectre émotionnel le rend très contemporain face aux deux autres protagonistes, trop absolus. La tragédie d’Antiochus est qu’il fait son propre malheur, dont il n’arrive pas à se sortir. Il ressemble à un dépressif chronique, sympathique un moment, mais lassant à force. Quant à la tirade, je ne suis pas original. Comme tout le monde, je choisirais: «Que le jour recommence et que le jour finisse/Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice»! Ce n’est pas pour rien qu’elle traverse le temps, il y a quelque chose dans sa simplicité qui la rend magnifique.

La pièce a-t-elle pour thème principal la séparation? Le renoncement? Le pouvoir? L’amour?

Bérénice parle du couple et de l’évolution du sentiment amoureux dans une relation, au gré des circonstances de la vie. Si Bérénice et Titus se séparent alors qu’ils s’aiment encore, c’est parce que le quotidien, et les choix qu’il exige, les y contraint. La pièce est éminemment contemporaine en ce qu’elle traite de la difficulté à faire durer le couple, un questionnement qui touche toute personne vivant une relation amoureuse aujourd’hui, quand la moitié des mariages se terminent par des divorces.

Bérénice Théâtre de l’Orangerie, jusqu’au 29 sept., 022 700 93 63, www.theatreorangerie.ch. Ce lundi 19 à 20 h aura lieu à la Maison de Rousseau et de la Littérature une rencontre entre Didier Nkebereza et Nathalie Azoulai, auteure de «Titus n’aimait pas Bérénice», 022 310 10 28, www.m-r-l.ch (TDG)

Créé: 16.09.2016, 18h28

La scène, le vers et le revers amoureux

Une couche au cœur de la scène: un point c’est tout. Dépouillée, couleur crème, sa forme évoque à la fois l’amour et l’empire. Les érudits y reconnaîtront un clin d’œil à L’Hermaphrodite endormi du Bernin: la pierre du sculpteur, ainsi que l’alexandrin de Racine et la mise en scène de Didier Nkebereza, marient le carcan à la volupté. Une ambivalence que viennent encore souligner l’éclairage, qui vacille du bleu au rouge, et les interludes, qui basculent du compositeur baroque Corelli à l’electro de Trentemøller.
Tant d’épure ne sert pas que l’éloquence. Elle s’efface au profit des véritables vecteurs de cette Bérénice en 5?actes fouillée par Nkebereza: les comédiens. Tous six infaillibles, vêtus de costumes à mi-chemin entre l’Orient et l’Occident, ils scandent le vers classique comme on slamme la rime contemporaine. L’histoire qu’ils interprètent? Celle d’un trio tragique, qu'aucun sang ne vient souiller. Titus qui, pour succéder à son père sur le trône de Rome, doit abandonner son amante Bérénice, reine de Palestine. Bérénice qui, languide, sombre dans la désolation avant de se ressaisir par la rage. Leur ami Antiochus enfin, secrètement épris de la belle, qui ne cesse de balancer de l’espoir au renoncement. Entre le corps des acteurs et la beauté du texte coulent les larmes de l’art.

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