Entre le couple et l’errance, le cœur d’Alexandre balance

CritiqueAu Théâtre de l'Orangerie, Dorian Rossel met Jean Eustache en orbite dans une navette qui traverse l’amour et le temps.

Dans une mise en scène astucieuse et minimaliste, David Gobet, Anne Steffens et Dominique Gubser (hors champ) font les girouettes.?

Dans une mise en scène astucieuse et minimaliste, David Gobet, Anne Steffens et Dominique Gubser (hors champ) font les girouettes.? Image: NELLY RODRIGUEZ

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L’amour rime avec toujours, pas vrai? Le thème, en tout cas, paraît plus constant dans les discours que le sentiment ne semble tenace dans les vécus! Les affres de l’engagement, les charmes du papillonnage, quels auteurs, rien qu’à la scène, de Shakespeare à Pascal Rambert en passant par Musset, Marivaux et tant d’autres, ne s’y sont pas frottés, et sur tous les tons?

C’est au cinéma, lui aussi expert en la matière, que le Français Jean Eustache a apporté sa remarquable pierre à l’édifice en 1973: La maman et la putain racontait, au lendemain de Mai 68, comment la jeunesse trouvait alors ses parades au carcan de la relation conjugale. A sa sortie, sa liberté de ton avait valu au film d’être porté au pinacle par les avant-gardistes, au pilori par les conservateurs.

Schizophrénie sexuelle

En 2007, dans le cadre d’une carte blanche au Théâtre de l’Usine, le metteur en scène genevois Dorian Rossel s’emparait du scénario pour en tirer une pièce lapidaire autant que bavarde, économe autant que foisonnante, moderne autant qu’historique. Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir: le titre résumait à lui seul les paradoxes de mœurs sexuelles désormais tiraillées entre normes bourgeoises et idéaux libertaires.

Quand le même Dorian Rossel reprend le spectacle neuf ans plus tard – avec les mêmes acteurs mûris d’autant – le projet gagne une couche temporelle de plus: on le reçoit comme une chronique amoureuse qui voyage à travers les âges, à la fois affranchie de tout repère et emblème de plusieurs époques successives. Comme son héros, tout ensemble folâtre et arrimé; comme son thème, aussi, éternel et conditionné par son contexte.

Au fond, le pacte amoureux se déclinerait comme un contretemps permanent: une déclinaison infinie de l’immuable «Je te suis, tu me fuis; je te fuis, tu me suis». Une suite de ratages existentiels, d’anachronismes ontologiques, de chassés-croisés essentiels.

Syncope amoureuse

Or, c’est cette forme de syncope perpétuelle que l’adaptation scénique par Dorian Rossel rend admirablement palpable. Pour ramener les trois heures trente du scénario original à une représentation d’une heure et demie, le fondateur de la compagnie Super Trop Top (STT) a découpé le texte de telle sorte que les comédiens David Gobet, Anne Steffens et Dominique Gubser, en un simple demi-tour sur eux-mêmes, en une posture adoptée de face ou de profil, permettent aux spectateurs de démêler la narration de la réplique, la didascalie de l’adresse au public.

Sur un plateau nu, parsemé de quelques chaises, d’un vieux pick-up des seventies, d’un tableau noir et d’un téléphone à cadran, ce travail rythmique suffit à traduire les subtiles fluctuations affectives d’un séducteur oisif, Alexandre, oscillant entre ses fantasmes de mariage parfait, son narcissisme de prédateur et son besoin d’être materné au quotidien. Réduites à l’état d’objets de son désir, les Gilberte, Veronika ou Marie, elles, n’ont de substance que dans la langue volontairement crue qu’elles emploient pour faire exister leurs propres atermoiements face au mâle embrouillé.

Le choix du compromis

Qu’il repère dans Je me mets au milieu… des marivaudages hérités du XVIIIe siècle, des tics langagiers propres à la Nouvelle Vague, la tentation de déranger d’un metteur en scène débutant ou la sagesse d’un art d’aimer qui louvoie avec les dogmes, chacun trouvera à se repaître dans ce florilège de mots d’auteur efficacement dramatisés. En revanche, que la rengaine se répète ainsi au gré de l’histoire peut avoir de quoi désespérer. Le lien amoureux ne finira-t-il donc jamais de s’effilocher entre l’autoroute du couple et les sentiers de l’errance? Tant du côté de la forme que de celui de la morale, Dorian Rossel semble avoir choisi l’option de la troisième voie. Celle du compromis, qui s’accroche aux conventions tout en s’accordant quelques rafraîchissantes incartades.

«Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir» Th. de l’Orangerie, jusqu’au 20 août, 022 700 93 63, www.theatreorangerie.ch (TDG)

Créé: 11.08.2016, 19h20

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