Entre l'homme et la bête, la photo

DécryptageUne exposition au Théâtre Saint-Gervais met à l'honneur le grand photographe genevois Jean Mohr, 92 ans. On se promène dans l'une de ses prises de vue.

En 1999, chez le troubadour Bonaventure à Loëx, le photographe renverse mine de rien la hiérarchie qui place l'humain au-dessus de l'animal.

En 1999, chez le troubadour Bonaventure à Loëx, le photographe renverse mine de rien la hiérarchie qui place l'humain au-dessus de l'animal. Image: JEAN MOHR

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On reconnaît sa patte au premier coup d’œil. Un sens aussi instantané de la composition éloquente, c’est forcément la griffe de Jean Mohr! Que son réflexe mette ci-contre en dialogue deux espèces de mammifères, voilà qui achève de vous signer le cliché. «Je suis à l’affût de tout ce qui est animal, reconnaît le photographe genevois. J’ai eu des chiens toute ma vie, le dernier m’ayant été confisqué à cause de son caractère chaleureux qui le faisait sauter sur les gens.» Un manque cruel souffert par l’artiste nonagénaire, qui «estime avoir un bon rapport avec les bêtes», et qui, depuis toujours, s’«exprime par des bruits d’animaux», y compris d’équidés, devant le parterre réjoui de ses enfants puis de ses petits-enfants.

C’est en toute logique que Jean Mohr, père du metteur en scène Patrick Mohr, a sa vie durant nourri une relation privilégiée avec le théâtre également. Pendant une dizaine d’années, il a fréquenté celui de Saint-Gervais, dirigé par Philippe Macasdar, et en a spontanément documenté le quotidien, côté plateau comme côté coulisse: «Ce qui m’importe dans la photo de théâtre, c’est l’aventure humaine y compris l’avant et l’après du spectacle», dira-t-il. Quand le Français Armand Gatti vient à la fin des années 1990 y travailler sur le projet Giordano Bruno est de retour à Genève, comment l’accueillez-vous?, il le suit jusque hors les murs, sur les chemins buissonniers menant aux ânes de la Ferme Foraine à Loëx (déménagée entre-temps à Corsier).

Généreusement offert à la maison, le corpus fait aujourd’hui l’objet d’une exposition arrangée par Philippe Macasdar, Abigaël Moeschler et Denis Ponté. Sur près de deux mille photographies, le trio en a choisi 526 («j’ai échappé à l’angoisse de la sélection», souffle Jean Mohr), réparties entre 18 panneaux thématiques accrochés au premier étage du bâtiment. Dès la mi-mai, Claude-Inga Barbey et Doris Ittig joueront Femme sauvée par un tableau au milieu des tirages accrochés. Avant, pendant et après, on ira à la rencontre d’un capteur de hasards, d’un homme aux yeux de lynx.

Jean Mohr, Tours et détours du Théâtre Saint-Gervais (1995-2003) Th. Saint-Gervais, 1er étage, jusqu’au 11 juin, 022 908 20 00, www.saintgervais.ch


Décryptage

En contre-plongée, avec ses oreilles dressées contre le ciel uniforme et ses yeux fixant l’objectif, l’âne adopte la stature verticale du bipède. La position debout, et la symbolique qui va avec, lui revient plus qu’à l’humain. Aussi Jean Mohr, attentif à cette noblesse sans chaînes, accorde la primauté au visage asinien saisi de face et au grand-angle.

Le troubadour Bonaventure s’incline devant Sa Majesté animale, dont il reproduit l’attitude naturelle en axant le regard sur un détail de son anatomie. Sa posture de quadrupède est d’ailleurs soulignée par les oreilles tombantes que dessinent sa chevelure et sa barbe sur son profil. Le temps d’une pause, Jean Mohr a renversé la hiérarchie admise qui place l’homme au-dessus de la bête. «Dans un jardin zoologique, j’ai toujours envie d’ouvrir la cage», confie-t-il: ici, la clôture joue un rôle subalterne.

Entre le monarque et son sujet, un ânon tient lieu de trait d’union à l’arrière, combinant la race du premier et le format horizontal du second. La fusion se prolonge à la droite du figurant, où la languette du sweat se confond avec la queue d’un tiers.

La scène se déroule à Loëx, où le saltimbanque Bonaventure avait ouvert sa première Ferme foraine en 1995. A l’occasion de la venue du metteur en scène Armand Gatti en mai 1999, pour un projet autour du philosophe Giordano Bruno, les ateliers du Théâtre Saint-Gervais s’étaient rendus en campagne genevoise. Sur la photo, les traces immobilières de la civilisation humaine se voient une fois encore oblitérées par un bonnet d’âne. (TDG)

Créé: 27.04.2017, 22h30

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