Ces célibataires qui ont fait Genève

Nos mécènesL’Ariana fête Revilliod, qui s’inscrit dans une longue tradition de mécénat genevois.

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Dimanche dernier, les employés du Musée Ariana avaient revêtu des costumes prêtés par le Grand Théâtre pour fêter le 200e anniversaire du mécène de l’institution. «On avait chaud sous nos habits et nos chapeaux du XIXe siècle», avoue Isabelle Naef-Galuba, la directrice de l’Ariana. «Les ateliers du Grand Théâtre nous avaient habillés en surveillant tous les détails, afin que chacun se trouve bien dans son personnage. Nous étions méconnaissables!»

Cette journée lançait les festivités destinées à s’étaler dans le temps. Un juste hommage rendu à l’un de nos grands mécènes, décédé célibataire et sans héritiers directs en 1890. «Le jour de sa naissance est le 8 avril 1817. C’est pourquoi nous avons organisé l’événement costumé le 9, mais la grande exposition que le musée veut lui consacrer va demander un long temps de préparation», annonce Isabelle Naef-Galuba. «Elle sera inaugurée en octobre 2018 et durera au moins huit mois. Un important ouvrage sur Gustave Revilliod est en préparation. On prévoit aussi un colloque scientifique.»

L’exemple des demoiselles Rath

Il faut dire que les sujets d’études ne manquent pas concernant le mécène de l’Ariana. Cet esthète et grand voyageur multiplie les centres d’intérêt. Lorsque la Ville de Genève hérite en 1890 de son musée inauguré en 1884, le bâtiment regorge de collections variées. Au fil du temps, celles-ci viendront enrichir le Musée d’art et d’histoire, le Musée d’ethnographie, la Bibliothèque de Genève et les Archives de la Ville. «Ces institutions seront associées à l’exposition qui va explorer toutes les facettes du personnage», promet la directrice de l’Ariana.

Aujourd’hui Musée suisse de la céramique et du verre, l’Ariana n’existerait pas sans l’initiative privée de son fondateur. Bien avant lui, deux autres célibataires, les demoiselles Rath, avaient donné l’exemple. Jeanne-Françoise et Henriette Rath étaient deux sœurs héritières de la fortune de leur frère décédé, le général Simon Rath. Cet officier dans l’armée russe était mort en 1819, à l’âge de 40 ans, trois ans après avoir fait l’acquisition du domaine de Saint-Loup à Versoix. Dans son testament rédigé un mois avant sa mort, le général se bornait à faire de ses sœurs ses héritières. Peu avant sa fin, il aurait mentionné oralement comment elles pourraient faire un bon usage de cette fortune. D’abord en leur suggérant d’adopter un enfant, idée qui n’eut pas de suite, puis en leur conseillant de financer un établissement d’utilité publique qui porterait son nom. Ainsi fut fait, et le choix des demoiselles se porta sur les beaux-arts, car Henriette Rath était elle-même une artiste reconnue. Ainsi naquit le Musée Rath, bâti de 1824 à 1826, qui était à l’époque le seul Musée des beaux-arts de Suisse. Les collections municipales s’y amassèrent jusqu’à l’ouverture du Musée d’art et d’histoire (MAH) en 1910. La construction de celui-ci avait été régulièrement remise à plus tard, au point de laisser passer le fabuleux héritage du duc de Brunswick (voir plus loin).

C’est donc à Charles Galland, un mécène plus tardif et non marié lui aussi, que la Ville dut le lancement du chantier du nouveau musée en 1903. Né en 1816 dans une famille genevoise originaire du Dauphiné, il avait fait fortune comme agent de change. Il s’intéressait aux beaux-arts et à la musique mais Henri-Frédéric Amiel le jugeait plutôt ennuyeux. L’ayant rencontré en 1867 dans un salon genevois, il écrivit dans son Journal intime que «la vue de ce célibataire ne m’encourage pourtant guère à suivre son exemple.»

Amiel et les raseurs

Amiel ne se maria pas pour autant et retomba sur Galland et deux autres raseurs, en 1872 lors d’un dîner chez sa cousine: «Les trois Messieurs ont passé en revue les gens qui gagnent et ceux qui perdent, la chronique des familles, des églises, des diaconies, de la Bourse, du Marché, du Cadastre, tout un monde de choses qui me sont parfaitement indifférentes et d’un point de vue qui m’est antipathique, celui de la censure frivole et dénigrante.»

Charles Galland vécut jusqu’en 1901. En léguant sa fortune à la Ville de Genève, il n’avait pas spécifié dans quel but précis elle devait être utilisée. Pourtant il s’était intéressé de son vivant à la construction d’un nouveau musée. Il avait même financé un premier projet resté sans suite, à sa grande déception. Bien des Genevois ignoraient qui il était avant la publication de ses dernières volontés. Ils suivirent nombreux son cortège funèbre, le 14 mars 1901, du 8, rue Töpffer, où il habitait, au cimetière de Plainpalais, où son monument existe toujours.

Une comtesse se disait sa fille

Dans le même cimetière se trouve la tombe de William Favre, décédé en 1918 en léguant à la Ville sa propriété de La Grange. Ce don généreux d’un septuagénaire célibataire permit que ce parc échappât à l’urbanisation du quartier des Eaux-Vives. Six décennies plus tard, ce fut au tour de Pierre Favre, célibataire lui aussi, de faire de la Ville l’héritière de sa riche bibliothèque. Celle-ci est allée rejoindre les livres de son aïeul Guillaume Favre à La Grange.

La liste des réalisations rendues possibles grâce à l’héritage du duc Charles de Brunswick est longue. Il y a parmi elles le Grand Théâtre, les grilles des Bastions, les bâtiments universitaires, des écoles, etc. L’ouverture de son testament princier, en 1873, fit tousser la parenté allemande du défunt, mais pas qu’elle. Le duc détrôné de Brunswick ne s’était jamais marié. Pourtant une comtesse se disait sa fille et réclamait sa part. Cette dame, son mari français le comte de Civry et leur fils Ulric se lancèrent dans des procès successifs à Paris et à Genève jusqu’en 1925. Triste épilogue: le fils se suicida sur la tombe du père, après son dernier échec en justice. (TDG)

Créé: 16.04.2017, 11h13

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