A la Fondation Martin Bodmer, on a Sade dans la peau

ExpositionPour sa première exposition, le nouveau directeur rend hommage au «Divin Marquis». Un défi qu’il assume pleinement.

Jacques Berchtold, directeur de la Fondation Martin Bodmer depuis le début de l’année, organise sa première exposition à Cologny avec Sade, un athée en amour, dont le commissaire est Michel Delon.

Jacques Berchtold, directeur de la Fondation Martin Bodmer depuis le début de l’année, organise sa première exposition à Cologny avec Sade, un athée en amour, dont le commissaire est Michel Delon. Image: STEEVE IUNCKER-GOMEZ

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Apparemment, les antagonistes n’effraient pas la Fondation Bodmer. Après avoir honoré le tricentenaire du très moraliste Rousseau en 2012, l’institution célèbre dès samedi 6 décembre 2014 le bicentenaire de la mort du marquis de Sade. L’exposition Sade, un athée en amour, qui dure jusqu’au 12 avril, rend hommage à l’enfant terrible du Siècle des Lumières.

Conscient de l’aspect «rock’n’roll» qu’il y a à encenser un écrivain vénérant les pratiques sexuelles les plus sordides – notamment scatophilie, pédophilie, zoophilie et sadisme bien sûr – dans une institution attachée aux valeurs humanistes, Jacques Berchtold, nouveau directeur de la fondation et par ailleurs grand rousseauiste, trouve qu’il n’y a pas là de quoi fouetter un chat: «Je me porte en faux contre ceux qui affirment que de son vivant, Martin Bodmer n’aurait jamais supporté une exposition sur Sade. Tout d’abord, la fondation détient trois pièces qu’il avait lui-même achetées au collectionneur Stefan Zweig, à savoir deux lettres et un brouillon manuscrit qui était destiné à devenir un roman épistolaire sur le modèle de La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Par ailleurs, je suis convaincu qu’un humanisme fort et puissant doit oser regarder en face ce qui le conteste. Il serait naïf et mou de ne rendre hommage qu’à une littérature moraliste.»

C’est un spécialiste du marquis de Sade, Michel Delon, professeur à la Sorbonne, qui assure le commissariat de l’exposition: «Il a décomplexé toute une génération de chercheurs, c’est lui qui a permis que l’on ose étudier Sade», salue Jacques Berchtold.

Pétrarque, Sade et Bodmer

Tenant à nous prouver que Sade a bien sa place à Bodmer, le directeur évoque des «liens tout à fait étonnants» entre le «Divin Marquis» et la fondation de Cologny: «Le marquis de Sade est un descendant direct de la Laura de Pétrarque, cette femme que l’auteur italien a aperçue trois minutes et adorée jusqu’au-delà de la mort de celle-ci. Cette Laura idéalisée devient une figure mystique qui permet au poète d’accéder à des états supérieurs. Or nous avons ici, à Bodmer, un fonds Pétrarque d’une extrême qualité.»

Dernier argument justifiant une exposition sur Sade à Bodmer, la présence pendant plus de dix ans à la fondation du plus précieux des objets de l’auteur, à savoir le fameux rouleau sur lequel Sade a écrit les Cent vingt journées de Sodome dans sa cellule de la Bastille entre 1874 et 1876. La fondation a même assuré à ses frais la restauration de ce manuscrit (lire ci-dessous). Ce document, racheté en mars dernier par Gérard Lhéritier, un homme d’affaires français dont la société est actuellement accusée d’«escroquerie en bande organisée», ne figurera malheureusement pas dans les vitrines de l’exposition, pour des raisons de diplomatie envers les autres collectionneurs. Ces derniers étaient peu enclins à voir leurs pièces jouxter le rouleau à la réputation entachée (lire toute l’affaire dans notre édition du mercredi 3 décembre ou sur «www.rouleau.tdg.ch»).

Invisible à l’exposition, le rouleau ne se dévoilera qu’aux non-voyants puisqu’une version en braille des Cent vingt journées de Sodome sera à disposition…

Les objets présentés proviennent pour la plupart de collections privées et plus de la moitié n’ont encore jamais été montrés au public. Parmi les pièces qui font la fierté de l’exposition, on compte divers manuscrits et lettres de Sade, un rapport de police détaillant les sévices infligés par Sade à des prostituées et annoté par l’auteur même, l’un des deux moulages existants du crâne de Sade datant de l’époque où la phrénologie était à la mode, des éditions originales de livres ou encore des cahiers de Jacques Chessex, qui a eu pour Sade une sorte d’obsession à la fin de sa vie.

Godemichés envoyés en prison

En déambulant dans l’exposition, le directeur de la fondation s’arrête devant chaque vitrine pour raconter une anecdote. Saviez-vous que Sade, véritable démon avec ses maîtresses, était un ange avec sa femme? La seule humiliation à laquelle il l’expose – outre le fait de s’être enfui avec sa jeune sœur, d’accord – c’est de l’envoyer chez un artisan qui lui fabrique des godemichés monstrueux sur mesure, qu’elle lui fait parvenir en prison, avec de l’encre, des plumes et du papier. Saviez-vous encore que Les Confessions de Rousseau, que Sade réclama à cor et à cri depuis sa cellule, fut le seul ouvrage qui lui fut confisqué, alors qu’on lui faisait parvenir sans problème tous les romans érotiques et les essais philosophiques les plus libertaires? «Sade est l’un des élèves les plus géniaux mais les plus dissidents de Rousseau: il part du même credo, à savoir que la nature est le seul guide sûr pour l’homme. Or si pour Rousseau la nature est bonne, Sade estime que la nature dicte au fort de faire souffrir le faible.»

Alors, prêts pour une petite dose de supplice à Cologny?


Bodmer regrette son rouleau «fantôme»

Grand absent de l’exposition, le rouleau des Cent vingt journées de Sodome de Sade (lire ci-dessus) sera tout de même célébré, au moins pour ce qui est de sa «présence fantomatique», hantant les murs de la fondation. Le directeur Jacques Berchtold se souvient de la présence dudit rouleau mis en dépôt par feu le collectionneur genevois Gérard Nordmann pendant plus de dix ans à Bodmer: «Ecrit en cachette des geôliers, ce rouleau est habité par la vie corporelle du prisonnier. Si des analyses étaient faites aujourd’hui, elles montreraient peut-être qu’il y a du sperme, de l’urine en plus de l’encre sur ce manuscrit», avance-t-il.

Le départ du rouleau a causé une nostalgie certaine à l’institution: «Voici la table où j’ai signé le bon de sortie du manuscrit, le 5 mars dernier», nous désigne de la main Jacques Berchtold. C’est que le rouleau faisait partie de la maison: mis en vitrine, il faisait partie des trésors de l’exposition permanente jusqu’en 2014. La Fondation Bodmer a même assuré à ses frais la restauration des Cent vingt journées de Sodome, en 2006.

La restauratrice Florence Darbre se souvient de ce document «très fragile», constitué de «plusieurs feuillets de papiers collés les uns aux autres», constituant un rouleau long de 12,10 mètres et large de 11,5 cm, noirci recto verso: «Il avait été roulé et déroulé de nombreuses fois, et l’encre contient des particules métalliques, ce qui a perforé le papier.» Florence Darbre a donc passé trois semaines à «consolider» le rouleau, en «comblant les trous avec de la colle et des petits morceaux de papier». Un travail «assez simple», mais exigeant une grande méticulosité. Ce qui a frappé l’experte, c’est l’écriture «en minipattes de mouche». Que ressent-on en ayant dans les mains un texte si rare? «Avec l’habitude, je fais abstraction de toute émotion, pour me concentrer pleinement sur le travail», dit-elle.

MAR.G (TDG)

Créé: 05.12.2014, 19h06

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Sade, un diable philosophe

Attention, lecteurs sensibles s’abstenir. Voici un extrait du supplice d’Augustine dans Les cent vingt journées de Sodome:

«Le duc lui fait cinquante-huit blessures sur les fesses, dans chacune desquelles il coule de l’huile bouillante. Il lui enfonce un fer chaud dans le con et dans le cul, et la fout sur ses blessures avec un condom de peau de chien de mer qui redéchirait les brûlures. Cela fait, on lui découvre les os et on les lui scie en différents endroits, puis l’on découvre ses nerfs en quatre endroits formant la croix, on attache à un tourniquet chaque bout de ces nerfs, et on tourne, ce qui lui allonge ces parties délicates et la fait souffrir des douleurs inouïes. (…) Ainsi périt à quinze ans et huit mois une des plus célestes créatures qu’ait formée la nature.»

Se délectant à inventer des sévices défiant l’imagination, Sade est également capable de théoriser clairement son credo qui prend le contre-pied des valeurs humanistes.

Florilège: «Tout est bon quand il est excessif», écrit-il dans La Nouvelle Justine, juste avant de déclarer: «La tolérance est la vertu du faible.» Dans La philosophie dans le boudoir, l’auteur glisse qu’«il est
très doux de scandaliser: il existe là un petit triomphe pour l’orgueil qui n’est nullement à dédaigner».

Mais c’est dans Les crimes de l’amour que Sade confie son plus grand regret: «L’impossibilité d’outrager la nature est, selon moi, le plus grand supplice de l’homme.»

Pauvre Marquis, ses soucis semblent effectivement bien tragiques… MAR.G

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