300 ans
Jean-Jacques Rousseau, un Genevois encore dans le vent?
Par Sandrine Perroud. Mis à jour le 19.01.2012
Des conférences, des expositions de manuscrits, des cours à l’Université... Les manifestations célébrant le tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau débutent aujourd’hui à Genève. Elles se déploieront dans le monde entier toute l’année.
Mais au fait, le philosophe mérite-t-il vraiment tout ce faste? Réponse avec trois professeurs des Universités de Neuchâtel, Lausanne et Genève.
Rousseau et Genève
Jean-Jacques Rousseau est né à Genève le 28 juin 1712. Il quitte la ville à 16 ans et, à l’exception de brefs passages, n’y reviendra jamais. Son attachement à Genève ne peut toutefois être nié pour Claire Jaquier, professeure de littérature française à l’Université de Neuchâtel et spécialiste du XVIIIe siècle: «Rousseau considérera toute sa vie Genève comme sa patrie. C’est là qu’il a été initié au fonctionnement d’une République, même si celle-ci connaissait alors beaucoup de troubles.»
Cet attachement se voit également à travers les deux textes que Rousseau consacre en partie à sa ville d’origine, La Lettre à d’Alembert sur les spectacles, et les Lettres écrites de la Montagne. Deux œuvres dans lesquelles Rousseau s’implique dans une réflexion politique et morale concrète appliquée à la République de Genève.
Mais la République du bout du lac, elle, a préféré se passer de ses conseils, rappelle encore Claire Jaquier. En 1762, lorsque Rousseau est contraint de quitter la France pour avoir écrit L’Emile et Le Contrat social, il ne peut envisager de demander l’asile à Genève, qui a elle aussi condamné les deux œuvres. Ce sera finalement la principauté prussienne de Neuchâtel qui l’accueillera les trois années suivantes.
Les pour: Rousseau comme leçon d’anti-cynisme
Jean-Jacques Rousseau arrive à la fin d’une lignée de philosophes dits «contractualistes», dont font partie les Britanniques Thomas Hobbes et John Locke, qui passent pour les théoriciens de la démocratie moderne.
L’influence du philosophe genevois sera forte sur le courant du «républicanisme», qui a encore aujourd’hui une certaine pertinence, indique le professeur Bernard Beartschi, philosophe et enseignant de l’Université de Genève: «Pour Rousseau, le politique n’est pas uniquement constitué de droits, mais aussi de devoirs. Il faut pouvoir susciter les vertus des citoyens. Lors d’un vote démocratique, le citoyen doit donc toujours se mettre à la place de l’intérêt général, et non voter en fonction de son propre intérêt. Cette réflexion reste évidemment d’encore d’actualité.»
Penseur global
Pour Claire Jaquier, la pensée politique de Rousseau est très inspirante aujourd'hui, et ce pour de nombreuses raisons: «Dans Le Contrat Social, Rousseau est un penseur global: pour lui, la morale, l’éducation, le religieux, l’économique et le politique se pensent ensemble, alors qu’aujourd’hui ces champs sont envisagés séparément, avec les dérives que l’on voit actuellement dans le domaine financier et économique.»
Un argument corroboré par Hugues Poltier, professeur de philosophie politique et d'éthique à l’Université de Lausanne: «Si sur le plan politique Rousseau reste une source d’inspiration décisive, c’est parce qu’il est le premier à avoir montré l’inséparabilité de la liberté et de l’égalité, au point qu’un penseur contemporain, Etienne Balibar, en est venu à forger le concept d’égaliberté.» Mais l’actualité de Rousseau ne réduit pas à cela pour le professeur.
Liberté et égalité
Rousseau aurait également eu le mérite de rappeler que cette égaliberté doit être réinstaurée à chaque instant, explique encore Hugues Poltier en citant le philosophe des Lumières lui-même: «C’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité, que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir.»
Une phrase qu’Hugues Poltier explique ainsi: «Il apparaît dans cette citation en toute clarté que le slogan libéral du «moins d’Etat» est le masque sous lequel les élites promeuvent leur projet d’étendre le règne de la domination de leur supériorité en la travestissant comme fatalité naturelle, que la raison demande à chacun de nous d’accepter puisque c’est comme ça. L’importance de Rousseau, pour nous aujourd’hui, est ainsi qu’il demeure une ressource pour penser et critiquer le néolibéralisme comme ce qu’il est: le projet d’en finir avec l’égaliberté.»
Penseur de l’écologie
Dans la même lignée, la professeure de littérature Claire Jaquier, estiment que les réflexions du philosophe sur le travail devraient aussi être rappelées: «Les hommes doivent travailler pour couvrir leurs besoins et ceux de la communauté, non pour accumuler les richesses. Il faut pouvoir s’arrêter et jouir de ce que l’on acquiert, selon Rousseau.»
Enfin, Jean-Jacques Rousseau reste l’un des premiers penseurs de l’écologie, indique encore la professeure de l’Université de Neuchâtel: «Dans la quatrième partie de La Nouvelle Héloïse, le philosophe décrit un jardin utopique constitué d’un équilibre entre culture et nature. L’homme y cultive un rapport esthétique à la nature et non de prédateur. Il s’en sert avec mesure, en comprenant ses équilibres.»
De manière générale, la lecture de Rousseau, «dont l’écriture est toujours remarquablement efficace et raffinée», sert de «rappel à l’ordre des valeurs fondamentales» et demeure une «leçon d’anti-cynisme», conclut Claire Jaquier.
Les contre : Un auteur dépassé
Pour Bernard Baertschi, si la pensée de Rousseau inspirent encore certains, ses écrits appartiennent toutefois à l’Histoire: «Ce pour quoi il se battait est aujourd’hui de l’acquis. La démocratie existe. Et de nouveaux problèmes auxquels Rousseau ne pouvait pas avoir de réponse s’imposent désormais à nous. Par exemple : qu’est-ce qui lie les membres des sociétés pluralistes et multiculturelles actuelles? Pour y répondre, la lecture de philosophes plus contemporains tels que John Rawls apportera plus d’éclaircissements.»
Anti-cosmopolite
Le penseur des Lumières peut même paraître dépassé par moment, tant le monde dans lequel il vivait a changé, souligne enfin Bernard Baertschi: «Rousseau est un anti-cosmopolite farouche. Pour lui, on est avant tout Français ou Allemand. L’idée de l’Union européenne lui aurait sans doute paru baroque. Pour lui, la démocratie doit s’appuyer sur les traditions locales et non être imposée du dehors.»
(Newsnet)
Créé: 19.01.2012, 10h28
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