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PEINTURE

Strasbourg exhume Philippe-Jacques de Loutherbourg

Par Etienne Dumont/Strasbourg . Mis à jour le 02.12.2012

L’Alsacien (1740-1812) a mené une vie très aventureuse entre Paris, Londres et la Suisse. Il s’agit aussi d’un peintre, parfois excellent.

«Les chutes du Rhin à Schaffhouse». La nature vue comme un spectacle sublime.

«Les chutes du Rhin à Schaffhouse». La nature vue comme un spectacle sublime.
Image: Victoria & Albert Museum, Londres

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Il avait fort mauvaise réputation de son vivant. Les vicissitudes de son existence ont fini par étouffer l’œuvre. Si l’histoire a retenu Philippe-Jacques de Loutherbourg (1740-1812) comme rénovateur de la scène anglaise, à partir de 1771, elle a oublié le peintre. Pensez! La dernière rétrospective consacrée à son œuvre a eu lieu à Londres, en 1973.

Strasbourg propose aujourd’hui une ample rétrospective à l’artiste, né dans ses murs. A vrai dire, l’homme quitta vite la ville, attiré par Paris. Il y fit son apprentissage auprès de Francesco Casanova, le frère cadet du célèbre Giacomo. On raconte que l’artiste l’enfermait pour exécuter les œuvres qu’il vendait son nom. Mais sans doute s’agit-il là d’un racontar propagé par Loutherbourg lui-même. Un débutant prometteur. Diderot en dit monts et merveilles dès ses débuts au Salon, et l’Alsacien se voit accueilli à l’Académie en 1767.

Vie privée scandaleuse

La vie privée du personnage fait alors déjà jaser. Marié à une courtisane, il en loue les services, notamment à un capitaine de la Compagnies des Indes. Il y aura un procès scandaleux. Un autre l’opposera plus tard à son épouse, mère de cinq enfants. Il l’a fait avorter à coups de pied, ce qui passe mal, même au XVIIIe siècle. Le mauvais mari choisit de prendre la clef des champs. Il ne reverra jamais les siens.

Installé à Londres en 1771, l’immigré fait bientôt la connaissance de David Garrick, l’acteur le plus célèbre du siècle. Le comédien lui demande des décors novateurs et des effets scéniques. Il sera servi. Durant une décennie, les idées de Loutherbourg font sensation. L’homme décide de faire cavalier seul. Il crée un théâtre miniature, l’Eidophysikon, plein de machineries. Le triomphe dure trois ans. Il subsiste de ces travaux des projets de décor, montrés à Strasbourg.

Dans le sillage de Cagliostro

Cagliostro passe à Londres. Enthousiasme mutuel. L’artiste, qui s’est remarié (ce qui le rend bigame) suit le mage en Suisse. Les rapports se tendent, puis se rompent. A Bienne, Loutherbourg aurait tenté de tuer l’aventurier avec une arme à feu. Les minutes de Justice se sont hélas volatilisées. Le peintre rentre à Londres, où il se met cette fois sous l’influence de Messmer, le magnétiseur soignant par le fluide animal. Il arrête sa carrière pour soigner avec ses mains, utilisant pour ce faire les invocations divines. Le charlatan a comme ça des crises de mysticisme.

Tout finit très mal. Pas assez cependant pour que l’homme puisse reprendre ses pinceaux. Il poursuit désormais une carrière prestigieuse. Des grandes commandes lui échoient. Il s’agit notamment de fixer sur la toile les victoires de batailles remportées contre les Français. Loutherbourg meurt calmement en 1812. Il avait beaucoup parlé peinture les années précédentes avec un voisin de campagne se lançant dans la carrière. Ce voisin, c’est Turner.

Loutherbourg ou Casanova

On comprend que les tableaux eux-mêmes aient pu passer au second plan. Depuis de nombreuses années, Olivier Lefeuvre s’en est fait l’historien. Il lui a notamment fallu démêler les œuvres de so sujet d’études de celles de Casanova. Ce dernier s’en est vu restituer de célèbres, comme les quatre accidents de la nature, présentés à Rennes. L’incendie, l’avalanche, l’inondation, la foudre sont en effet souvent présents dans des œuvres reflétant ce qu’on appelait à l’époque «le sublime».

Pour le Musée des beaux-arts de Strasbourg, dirigé par Dominique Jacquot, il a fallu se limiter à une centaine de pièces. L’obscurité relative de l’artiste a permis d’obtenir des prêts importants. La Tate Britain a ainsi envoyé l’admirable «Avalanche dans les Alpes». Une icône. Le vaste «Les chutes du Rhin» est venu du Victoria & Albert. Une merveille. Le Musée maritime de Greenwich a mis dans une caisse une gigantesque bataille navale qui entre à peine dans les salles, pourtant hautes, de Strasbourg.

Un œuvre très inégal

Que ressort-il de cette confrontation? Un créateur pour le moins inégal, ce qui corrobore la vision de ses contemporains. Tantôt Loutherbourg semblait pris, selon eux, d’une sorte de fièvre, tantôt il promenait avec ennui ses pinceaux. Il se trouve ainsi, sur les premières cimaises, quelques bergeries d’un rare ennui. Inspiré par une Bible apocalyptique ou les éléments de la nature. Loutherbourg se révèle plus tard excellent. Il s’insère bien dans la continuité anglaise, faite de brio et de touche rapide. L’art de cet Alsacien immigré n’offre en effet rien de bien français.

Pratique

«Philippe-Jacques de Loutherbourg, Tourments et chimères», Musée des beaux-arts de Strasbourg, 2, place du Château, jusqu’au 18 février 2013. Tél. 00333 88 52 50 00, site www.musees.strasbourg.eu Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Le catalogue est le livre récemment publié par Olivier Lefeuvre sur Loutherbourg aux Editions Arthéna.

(TDG)

Créé: 02.12.2012, 15h52

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