Le troisième journal, inachevé, de Max Frisch sort en français

LES LIVRES DE L’HIVER (51) L’auteur suisse alémanique est mort en 1991. Il laissait dans ses archives des fragments de textes datant du début des années 80.

Max Frisch, dans les années 1970

Max Frisch, dans les années 1970 Image: AP

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Intellectuel aspirant à jouer les consciences morales de la Suisse, Max Frisch (1911-1991) a fait du journal un genre proche de l’essai. Il ne s’agit pas pour lui de notes éparses, mais de textes destinés à la publication. Autant dire que chaque mot a été soigneusement relu avant le bon à tirer!

Déposées au Poly de Zurich, les archives Max Frisch recelaient le manuscrit d’un troisième journal, laissé inachevé. Le voici en français, après une première publication en allemand il y a trois ans. Le registre apparaît plus intime. Ce ne sont pas des discours, mais des réflexions sur les événements du jour. L’essentiel a été écrit en 1982. L’écrivain s’était alors exilé dans l’Amérique des années Ronald Reagan. Un pays qu’il a vite détesté pour son arrogance, son conformisme et son impérialisme planétaire. Il y a presque là une part de masochisme de sa part. Pourquoi acheter un loft à SoHo dans ces conditions?

La mort d’un proche

L’agressivité de l’Amérique d’alors, soulignée par le fait que les propos des gens rencontrés outre-Atlantique sont rapportés en majuscules, ne constitue pas le seul thème du récit. Frisch brasse non seulement les idées, mais les continents (la Suisse revient souvent). Le sujet récurrent est celui du vieillissement. Frisch, âgé de 71 ans, se sent diminué. Il éprouve de la peine à écrire. Son dernier livre lui semble faible. Il aurait dû poser la plume (une machine à écrire, en fait) plus tôt. Vivre avec une femme très jeune, n’arrange bien entendu rien.

Et puis il y a le poids des années sur ses amis, comme le peintre abstrait Gottfried Honegger… Le plus proche d’entre eux, Peter Noll, juriste et essayiste, se meurt, alors qu’il n’a que 56 ans. Cancer. Ils accomplissent un dernier voyage commun en Egypte, pays de l’éternité, d’où ils reviendront en catastrophe. Le décès est imminent. «Trois semaines déjà se sont écoulées depuis sa mort. Est-ce moi qui m’éloigne, ou lui? Et combien de temps nos souvenirs suffisent-ils à rattacher le mort au passé»?

Connecté au monde

Beaucoup de pages politiques entrelardent ces réflexions existentielles. Frisch se veut connecté à un monde qui va mal. Ce sont les passages qui ont forcément le plus vieilli. En 1982, le bloc communiste existe encore, et l’Angleterre de Margaret Thatcher se lance dans la guerre des Malouines. Qui s’en souvient, de celle-là, à par les parents des soldats morts un peu pour rien?

Très facile à lire, le livre (annoté par Peter von Matt) apparaît complémentaire à notre connaissance de Frisch. Celui-ci n’y parade pas. C’est un vieux monsieur alcoolique se regardant décliner. On ne peut qu’en recommander la lecture même si en faire, comme Die literarische Welt une lecture «sublime jusque dans sa noirceur» apparaît nettement exagéré.

Pratique

«Esquisses pour un troisième journal» de Max Frisch, traduit par Olivier Mannoni et annoté par Peter von Matt, aux Editions Grasset, 253 pages.

«Esquisses pour un troisième journal», de Max Frisch, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, aux Editions Grasset, 253 pages.

(TDG)

(Créé: 06.03.2013, 09h16)

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