Le MAH milite contre le trafic illicite en exposant des objets confisqués

Archéologie Neuf pièces antiques saisies par le Ministère public sont présentées au musée, avant d’être restituées à leurs pays d’origine, la Syrie, la Libye et le Yémen.

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«Nous envoyons un message aux malfrats: les musées prédateurs, c’est fini! Les collections privées constituées grâce au trafic illicite, c’est terminé! Les receleurs ont intérêt à rester chez eux et à se consacrer aux timbres-poste», martèle avec force Jean-Yves Marin. Les propos du directeur du Musée d’art et d’histoire (MAH) résonnent dans la Salle des Armures à faire vibrer le métal des cuirasses. Face à lui, un parterre bien garni et convaincu de la justesse de ses propos: archéologues, experts de l’Antiquité, spécialistes du droit de l’art, représentants des musées et… douaniers.

Car lorsqu’il s’agit de trafic illicite de biens culturels, ceux-ci font figure de supermen. C’est en effet grâce à deux gabelous présents dans la salle que tout le monde se trouve réuni au MAH en ce mardi matin pour inaugurer une exposition tout à fait inédite. «Une présentation, pas une exposition», corrige Jean-Yves Marin, «car ces objets ne devraient pas être là.»

Les cimaises peintes en jaune curry de l’ancienne Salle des icônes servent de décor dès aujourd’hui à neuf pièces archéologiques d’une valeur inestimable et d’une beauté rare: une tête féminine en marbre représentant peut-être Aphrodite, déesse de l’amour, et provenant de Libye, rivalise avec deux reliefs exceptionnels qui ornaient, à Palmyre au IIe siècle, des tombeaux en forme de lits d’apparat. Deux stèles funéraires yéménites côtoient une plaque de calcaire portant un texte juridique en langue qatabanique. Un plateau de table circulaire et une délicieuse statuette en marbre font face à une tête de prêtre en calcaire fin sculptée en Syrie au IIe ou IIIe siècle.

Des naïfs ou des malfrats?

La présentation Trafic illicite de biens culturels réunit des œuvres d’art antique qui ont en commun un destin au mécanisme connu: lorsque la guerre dévaste un pays au riche passé archéologique, ses pièces de valeur historique et esthétique font l’objet de commerces des plus douteux. Les fouilles clandestines menées à la va-vite se multiplient. Les pièces extraites illégalement ou pillées dans des musées qui ne sont plus gardés sortent du territoire national sous le manteau - ou plutôt «sous les sapins», comme disent les douaniers! - dans les pays où ils seront monnayés. Les acheteurs sont au mieux des pigeons ou des malades compulsifs, au pire des malfrats.

Les différents conflits au Moyen-Orient, berceau de la civilisation occidentale, ont donné ces dernières années au commerce illégal des biens culturels une ampleur dramatique. «Ce trafic illicite est particulièrement destructeur d’un patrimoine, car la pièce sortie de son contexte perd sa valeur historique, son message. Elle n’est plus qu’un bel objet», souligne Jean-Yves Marin, qui rappelle que ces malversations constituent en Suisse un délit pénal.

Depuis quelques années, archéologues, conservateurs de musées, douaniers et procureurs travaillent main dans la main pour démanteler ce commerce. A Genève, il n’est pas rare que des œuvres d’art antiques soient saisies, aux Ports Francs notamment, où la vigilance est de mise. Depuis le 1er juin 2005 en effet, la Loi fédérale sur le transfert international des biens culturels (LTBC) veille au grain. Ce texte est chargé d’inscrire dans le droit suisse la Convention de l’Unesco de 1970 qui réglemente la circulation des pièces appartenant au patrimoine des pays. Marchands d’art et acheteurs ont l’obligation de déclarer spontanément à la douane les objets qu’ils importent en Suisse. Ils doivent s’assurer que le bien qu’ils vendent ou acquièrent n’a pas été volé et que sa traçabilité est claire.

Enquête rocambolesque

L’Administration fédérale des douanes procède donc régulièrement à des contrôles. Elle a dénoncé 31 dossiers douteux en Suisse romande l’an dernier - 14 en 2015 et 11 en 2014. C’est ainsi que dans le cas qui nous occupe, tout s’enclenche en avril 2013. «Nous avions des soupçons et avons procédé à une inspection. L’inventaire des pièces n’était pas complet; il comportait des irrégularités», raconte Patrick Brugger, inspecteur responsable notamment de la douane des Ports Francs. Craignant un lézard, les gabelous contactent l’Office fédéral de la culture et son service spécialisé dans le transfert international de biens culturels. Un expert est mandaté, qui confirme l’authenticité des œuvres et leur provenance douteuse.

En février 2016, le cas est dénoncé au Ministère public genevois. L’affaire ne traîne pas. Le 22 novembre, le Parquet ordonne la saisie des neuf pièces archéologiques qui ont été pillées dans leurs pays d’origine. Elles sont remises aux bons soins du Musée, chargé de les préserver dans l’attente des demandes de restitution de leurs pays d’origine (lire article ci-dessous).

D’entente avec le Ministère public, le MAH décide de les exposer, à la fois pour sensibiliser le public genevois à la thématique du trafic illicite des biens culturels et pour lui donner l’occasion d’admirer des pièces exceptionnelles. Il reviendra au Parquet de décider du sort de ces objets lorsqu’ils seront réclamés par leur patrie.

«Trafic illicite de biens culturels» au Musée d’art et d’histoire, 2, rue Charles-Galland, de 11 à 18 h. Fermé le lundi. Entrée libre.


Stèle funéraire du Yémen et reliefs de Palmyre

La stèle funéraire yéménite est couchée sur le dos, calée par deux boudins en mousse et posée sur un drap blanc en tyvek. Tout autour, le laboratoire de restauration du Musée d’art et d’histoire (MAH) baigne dans une lumière printanière. La Vieille Ville se déploie par-delà les immenses fenêtres donnant sur le boulevard Jaques-Dalcroze. Bernadette Rey-Bellet manipule l’objet antique avec des précautions de sage-femme: il serait dommage qu’après avoir bravé deux millénaires et quelques siècles, la guerre, les aléas du voyage et la rapacité des trafiquants de biens culturels, la pièce d’une grande beauté soit endommagée.

Le Musée genevois en a la garde. La conservatrice-restauratrice pour les objets archéologiques commence par examiner l’objet polychrome en calcaire. «Je dois m’assurer que la couche de couleur - rouge à base d’ocre pour le visage et le reste de la stèle, bleu pour le pourtour des yeux en marbre - adhère bien. C’est le cas. La pièce est en excellent état, elle a dû séjourner dans une zone très sèche, désertique peut-être. Nous devons éviter une dégradation ultérieure.»

Bernadette Rey-Bellet n’aura pas grand-chose à faire sur cette stèle: s’assurer que le socle est solide, qu’il n’y a pas de jeu entre la pierre et le métal à l’aide de morceaux de mousse noire. Elle précise: «Nous ne nettoyons pas les traces de terre. Elles pourraient fournir aux chercheurs des indications sur le lieu de provenance de l’objet et sur sa datation, par le biais des minéraux, pigments et liants.» Un examen que le MAH ne se permet pas de faire. Formellement, la pièce ne lui appartient pas.

«Tout ce que nous savons de cette superbe stèle funéraire, c’est qu’elle est arrivée illégalement à Genève», résume Béatrice Blandin, conservatrice au MAH pour l’archéologie classique. «Nous n’avons aucun exemple d’objets yéménites provenant de fouilles scientifiques, répertoriés et étudiés. Ce que l’on peut dire toutefois, c’est que cette œuvre d’art provient du nord du Yémen et qu’elle remonte à une période entre le IVe et le Ier siècle av. J.-C. Le nom du défunt, Tamath, est inscrit sous le menton en écriture sud-arabique.»

Après s’être soumise aux exigences de l’objectif - le nôtre et celui d’une équipe de télévision de France 2 -, la pièce antique est emballée dans du papier bulles et placée, avec quatre autres, dans une vaste caisse sur roulettes. Par les souterrains et les monte-charge, elle est acheminée jusqu’à la salle des icônes du MAH pour y être exposée (lire ci-dessus). Jusqu’à ce qu’elle soit rendue, un jour peut-être, au Yémen.

La stèle mortuaire rejoint deux grosses caisses jumelles en bois bardées de fer, lourdement cadenassées. Lorsque les serrures sautent, surgissent deux visages: celui d’une femme et celui d’un homme, sculptés en haut-relief dans le calcaire. Provenant de Palmyre, ils ornaient une klinè - sorte de tombeau décoratif en forme de couche d’apparat - datant du IIe siècle ap. J.-C. «Sur le lit étaient allongées des statues de banqueteurs, commente Béatrice Blandin. Ce monument devait reposer dans un hypogée (une tombe souterraine) et a sûrement été érigé pour un chef de clan en guise de caveau familial. Le portrait masculin porte une inscription en araméen: Image de Taîmê fils de Ma’naî.» Une dédicace qui a bravé le temps. P.Z. (TDG)

Créé: 14.03.2017, 11h02

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