La culture, poids lourd de l’économie genevoise

StatistiqueLa première étude approfondie permettant de chiffrer les bénéfices engendrés par les activités créatives et culturelles dans le canton vient d’être réalisée. Décodage.

Le public lors du concert de Didier Super au Casino Théâtre lors du Festival Voix de Fête. (Photo d'illustration)

Le public lors du concert de Didier Super au Casino Théâtre lors du Festival Voix de Fête. (Photo d'illustration) Image: MAGALI GIRARDIN

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La culture coûte trop cher. C’est en tout cas le refrain qu’entonnent, quand arrive l’heure du débat budgétaire, les représentants de l’aile droite du délibératif de la Ville de Genève. Aux accusations de «gaspillage» et de «saupoudrage» aveugle d’une manne, fort conséquente il est vrai (près de 250 millions de francs), par les autorités rétorque le chœur outré de la gauche, sur l’air «d’un franc investi dans la culture en rapporte au moins quatre à la région».

Il manquait toutefois à l’argumentaire une étude solidement chiffrée. La voilà. Cette analyse quantitative du poids de l’économie créative et culturelle (ECC) à Genève a été menée par José Ramirez, professeur d’économie d’entreprise à la Haute Ecole de gestion, et sa collègue Joëlle Latina, sur mandat conjoint de la Ville et du Canton, à travers, respectivement, le Département de la culture et du sport (DCS) et le Département de l’instruction publique, de la culture et du sport (DIP).

Présentés le 9 juin aux médias, les résultats confirment un fait déjà établi dans d’autres villes suisses et européennes, et dont beaucoup, à Genève, avaient l’intuition: la culture occupe une place prépondérante dans l’économie du canton. Que ce soit en termes d’emplois ou de valeur ajoutée – soit la différence entre le chiffre d’affaires et les achats nécessaires pour réaliser l’activité – le secteur s’inscrit en deuxième position, derrière la finance mais devant l’horlogerie ou la construction. «Presque 4,6 milliards de francs de valeur ajoutée et plus de 6% des emplois dans le canton, c’est phénoménal, se réjouit Sami Kanaan, à la barre du DCS. Il s’agit d’un secteur majeur de l’économie genevoise!»

De l’utilité des budgets

Grâce à cette démonstration quantifiée, le magistrat socialiste et sa camarade de parti Anne Emery-Torracinta disposent désormais d’un outil précieux en matière de politique publique. «Cette étude confirme l’utilité des budgets, déclare la conseillère d’Etat responsable du DIP. Elle prouve l’importance des soutiens publics comme facteur de dynamisme en général et pour l’aide à l’entrée sur un marché en particulier, comme celui du livre ou du cinéma.» Elle contribuera également à déterminer ce qui encourage ou, au contraire, freine le secteur. «On sait par exemple qu’un des tout premiers moteurs, ce sont les locaux à prix abordable pour des artistes ou des personnes actives dans l’innovation, souligne Sami Kanaan. L’ECC comprend en effet une foule d’indépendants et de micro-entreprises.»

Ce dernier élément ressort d’ailleurs clairement de l’examen du professeur Ramirez: davantage qu’ailleurs, les processus de production dans l’ECC sont principalement réalisés dans des entités de petite taille (associations, fondations, sociétés anonymes ou autres), comptant moins de 10 employés, pour beaucoup à temps partiel. La cohabitation de ces modestes organismes avec de plus grandes structures fait la preuve de l’impressionnante diversité du paysage culturel genevois, lequel est loin de s’inscrire uniquement dans le secteur subventionné: à côté des musées ou des théâtres, dont l’existence dépend essentiellement des contributions publiques, quantité d’architectes, de bijoutiers ou de designers pourvoient à la richesse du canton. «Une des spécificités de Genève est de permettre un foisonnement culturel très dynamique, fait valoir Anne Emery-Torracinta. Toutes les formes de créativité y sont représentées, et ce de manière professionnelle.» Une créativité qui s’exprime bien sûr dans les arts, mais aussi dans la presse, l’enseignement, l’industrie du jeu, la préservation du patrimoine ou les agences de brevets (lire l’encadré ci-dessous).

Bienfaits monétaires et sociétaux

Enfin, la particularité de ce secteur en pleine expansion – selon l’Office cantonal de la statistique (Ocstat), entre 2011 et 2014, le nombre d’emplois associés à la culture à Genève a augmenté de 2,9% contre 1,6% pour le reste de l’économie – est de produire d’autres bienfaits que les seuls bénéfices monétaires. Certains biens et services culturels génèrent ainsi des externalités positives, autrement dit un agrément dont on profite sans en avoir payé le coût, qui contribue au bien-être global, à la qualité du lien social et même à la santé de la population (lire l’interview ci-contre).

Reste maintenant à valoriser le contenu de cette étude qui a identifié un nouvel acteur dans le paysage économique genevois. «Il faut décloisonner, mettre en commun les ressources de ce puzzle fort étoffé mais encore très segmenté, commente Sami Kanaan, appelant de ses vœux l’ouverture d’un dialogue avec les instances économiques. On doit faire reconnaître cette richesse et ce poids, chez nous et ailleurs, mais aussi par le secteur créatif et culturel lui-même.» A l’aune de ces chiffres, Genève peut en tous les cas se déclarer, sans rougir, ville de culture.


La culture en trois cercles et treize domaines

L’économie créative et culturelle n’est pas une notion standard. Elle englobe une large palette d’activités, qui varie selon les études et rend de ce fait délicate leur comparaison. L’analyse du professeur Ramirez a défini un champ propre à Genève, en prenant en compte les définitions de l’Office fédéral de la culture et de l’Ocstat, ainsi que le champ d’intervention des pouvoirs publics genevois, à l’aide du répertoire des entreprises du canton. Le chercheur a organisé son cadre statistique autour de 13 domaines d’activité et de trois «cercles concentriques». Les premiers incluent musique, livres, arts plastiques, film/TV/radio, arts vivants, design/photographie/publicité, architecture, industrie du jeu et software, artisanat, presse, enseignement et formation, préservation et administration publique, divers autres (notamment organisation de congrès ou agences de brevets). Les trois cercles symbolisent les fonctions de l’ECC: au cœur réside la production artistique brute, comme le dessin, la danse et l’édition de livres; le deuxième cercle regroupe la diffusion et la commercialisation de ces biens, comme le commerce d’œuvres d’art, les services de réservation de tickets ou les ventes de journaux; la couronne extérieure comprend la gestion, l’administration et la formation, soit par exemple l’organisation de salons, les hautes écoles spécialisées ou la gestion des bibliothèques. Il est à noter que seuls la presse et les arts vivants s’inscrivent dans les trois cercles. En outre, le domaine «divers autres» est celui qui a le plus de poids, notamment en matière d’emploi. (TDG)

Créé: 09.06.2017, 20h49

Chiffres clés

La part de la culture: toutes les données

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«Ce secteur va prendre de plus en plus de place»

Pour José Ramirez, l’avenir de l’économie créative et culturelle s’annonce radieux. Le professeur lui prédit un rôle toujours plus grand dans le panorama économique genevois et des retombées inédites.

Quelle a été votre plus grande surprise dans les résultats de votre enquête?

Le niveau de valeur ajoutée par heure de travail ou par emploi, dans certains secteurs d’activité. Ça m’a surpris en bien, je ne m’y attendais pas. On peut notamment citer l’artisanat lié aux pierres et aux bijoux, la production de logiciels ou le design d’intérieur et le design spatial. Dans ces domaines, une petite différence de talent peut rapporter gros!

Qu’est-ce qui caractérise, à votre sens, l’économie créative et culturelle par rapport à d’autres secteurs économiques?

D’abord, les prix reflètent moins bien les coûts qu’ailleurs, du fait de l’importance du mécénat ou du financement public dans certains domaines, comme les arts du spectacle vivant. S’il n’y avait pas de subventions pour monter des pièces de théâtre, la plupart des citoyens n’y auraient pas accès.
Ensuite, il y a une dimension de bien public: au musée, on peut regarder un tableau tout seul ou à plusieurs sans y perdre de plaisir.
Enfin, il existe une composante très forte en termes d’externalité positive, ce qui rend d’ailleurs l’évaluation d’un bien culturel parfois difficile. Ces externalités sont par exemple très importantes dans les domaines qui dépendent de l’éducation. En poursuivant des études supérieures, je contribue à une meilleure répartition de la charge d’impôt, à l’élévation du niveau démocratique global et je fais donc bénéficier mon voisin d’un supplément de confort de vie. Un article très récent datant de 2016 et basé sur des données récoltées en Suisse prouve même une causalité existant entre la consommation de biens et de services culturels et la santé, tant physiologique que psychique.

Comment se dessine, selon vous, l’avenir de l’économie créative et culturelle?

Le secteur, qui s’est déjà développé de façon considérable depuis quelques années, va prendre de plus en plus de place. L’emploi va augmenter, la valeur ajoutée aussi. Avec, évidemment, le risque de voir certains aspects se détériorer, comme les conditions de travail, avec davantage d’activités en freelance ou d’intermittents. Mais beaucoup de domaines, comme le design ou la communication, vont croître rapidement.

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