Houellebecq joue avec l’islam et les réalités politiques

LittératureL’écrivain est de retour avec «Soumission», un roman qui imagine l’arrivée des musulmans au pouvoir en France. Outre ses effets comiques, l’œuvre met en lumière les outrances identitaires, et cache une réflexion historique.

Dans son dernier roman, Michel Houellebecq peint une France gouvernée par un parti islamiste modéré, et livre une réflexion sur le besoin de soumission.

Dans son dernier roman, Michel Houellebecq peint une France gouvernée par un parti islamiste modéré, et livre une réflexion sur le besoin de soumission. Image: AFP

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

L’actualité littéraire de la nouvelle année démarre en trombe avec la parution, cette semaine, de Soumission, nouveau livre de Michel Houellebecq. A partir du postulat fantaisiste de son récit – l’arrivée au pouvoir d’un parti islamique lors de l’élection présidentielle française de 2022 –, les commentaires enflammés et les débuts de polémique n’ont pas tardé à émerger dans un paysage médiatique hexagonal mis à vif par un débat identitaire déjà soumis aux surenchères réactionnaires d’Eric Zemmour et de son ouvrage Le suicide français. L’emballement autour de Soumission est tel que le livre a été piraté numériquement et est disponible en téléchargement illégal sur le Net depuis plusieurs jours…

Mais l’auteur des Particules élémentaires ne livre pas ici un essai prospectif sur la société de son pays et ses dérives potentielles. Son anticipation drolatique, qu’il qualifie lui-même d’«affabulations», reste dans le cadre d’un roman qui réaffirme la force de la fiction pour explorer les tensions de l’actualité. Car la fiction a tous les droits, et le récit de Soumission est tenu par un narrateur, antihéros «houellebecquien» représentatif du désenchantement contemporain postulé depuis des années par l’auteur, mais mu par moins d’agressivité que d’habitude et baignant plutôt dans une ironie douce, presque assagie. François, universitaire de 44 ans, est spécialiste de l’écrivain Joris-Karl Huysmans (1848-1907). Il végète dans une carrière académique terne, rythmée par ses sporadiques conquêtes féminines, presque toutes étudiantes.

Les obsessions du narrateur

Si, pour la plupart des commentateurs, la grande affaire du livre tient à ses développements politiques minés, telle n’est pas l’obsession du narrateur, bien plus préoccupé par sa quête d’un érotisme souffreteux, par ses expériences culinaires dignes d’un menu de supermarché au rayon surgelé, et par les rares péripéties d’un monde universitaire refermé sur lui-même. Son alcoolisme, et l’approvisionnement en boissons qu’il implique, lui crée plus de soucis que le décès de ses parents. Pendant longtemps, il ne s’inquiète des soubresauts politiques que de loin, plus proche de son nombril grisâtre que de cette révolution démocratique qui voit un islam modéré triompher devant le Front national, non sans rallier à sa cause le Parti socialiste et l’UMP!

François décrypte la réalité à travers le prisme littéraire du XIXe siècle, et permet ainsi une lecture historique. Huysmans, écrivain naturaliste qui a viré décadent, auteur d’A Rebours, chef-d’œuvre de dandysme esthétisant, s’est converti à la fin de sa vie au catholicisme. L’analogie permet à Houellebecq de tisser sur l’éternel retour du besoin religieux, perçu comme structure rassurante ou échappatoire à la morne banalité. «Le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue», argumente le mentor du narrateur, qui n’hésite pas à comparer islam («soumission à Dieu») et Histoire d’O.

Récit parfaitement amoral expérimentant une sorte d’anti-sociologie assez ludique, Soumission parvient, grâce à son narrateur amorphe et détaché, à rendre sa logique (à rebours?) plus irréelle qu’invraisemblable. Insidieusement, le lecteur est invité à se couler dans un quotidien où l’islam démocratique (y compris son sexisme et ses pétrodollars), devient vaguement désirable. C’est de là que vient le scandale et c’est très drôle.

«Soumission» Michel Houellebecq Ed. Flammarion, 300 p. (TDG)

Créé: 04.01.2015, 18h19

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

La plume dans la plaie

La littérature engagée étant passée de mode depuis belle lurette, la production contemporaine se module sur des variations psychologiques ou est confinée au récit de péripéties plus ou moins palpitantes, à l’instar du polar.

L’amour du beau style n’excite pas plus l’intérêt du public. Il reste donc à se demander quelle est aujourd’hui la fonction noble de l’écriture, exception faite de ses facultés distractives…

Michel Houellebecq fait partie des auteurs qui donnent quelques réponses possibles. Il rend à la fiction sa puissance aimablement explosive en s’emparant de thématiques chères à l’actualité. Non pas en recherchant les observations et les analyses les plus fines, mais en expérimentant des réalités inédites, en mélangeant et distordant les préconceptions les plus convenues, en actionnant quelques leviers provocants également.

Ce faisant, il démine des tabous, met en relief des valeurs douteuses et suscite ce genre de trouble qui force le lecteur à se positionner hors des discours confortables.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Genève: vols et cambriolages en baisse
Plus...