«A 68 ans, je reste attentive aux secousses de l’amour»

SpectacleYvette Théraulaz entame «Ma Barbara», un tour de chant qui la voit se mesurer à celle qui l’a tant inspirée.

Yvette Théraulaz se frotte à son modèle Barbara, dont elle dépasse déjà la durée de vie d’un an. Et pas que ça d’ailleurs!

Yvette Théraulaz se frotte à son modèle Barbara, dont elle dépasse déjà la durée de vie d’un an. Et pas que ça d’ailleurs! Image: CAROLE PARODI

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Comme le roseau, Yvette plie mais ne rompt pas. Les vents ont beau souffler, ils ne déracinent ni la chanteuse, ni l’actrice, ni la femme résistantes. Cette ténacité souple qui fait à la fois sa chevelure et sa grâce, c’est par la voix qu’elle s’exprime le plus purement. Douce et directe; flûtée et lancinante; ironique et émotive. Des antithèses qui la rapprochent comme une évidence de cette reine de l’oxymore chanté: Barbara. Adulée, mais également houspillée par la Romande de 17 ans sa cadette dans Ma Barbara. Entre deux séances de répétition, la lauréate de l’Anneau Reinhart 2013 nous raconte le duo contraire qu’elle forme avec l’interprète de L’Aigle noir.

Pourquoi Barbara? Pourquoi maintenant? Et pourquoi «ma»?

Je l’ai découverte à l’âge de 15 ans, et elle m’accompagne depuis. Elle fut un bouleversement pour moi, adolescente. Ça fait des années que je veux réaliser un spectacle sur elle, mais d’autres m’ont devancée, ce qui m’a interrogée sur la nécessité d’y ajouter mon grain de sel. Le déclencheur a été la date de sa mort, le 24 novembre 1997, à 67 ans. Quand j’ai atteint ce même âge l’an passé, je me suis décidée. Pourquoi «ma» Barbara? Parce que je me base sur ce que je retiens d’elle personnellement. Et comme je pourrais lui consacrer deux ou trois spectacles au moins, je me concentre ici sur le verbe «aimer», décliné à l’infini. C’est une conversation avec elle sur ce thème. Une conversation entre deux grandes amoureuses. A l’heure où je ne vaux plus grand-chose sur le marché du sexe, l’objet de mon amour peut devenir n’importe quoi!

Barbara, une artiste au sens fort?

Hors pair, oui. Elle est L’auteure-compositrice-interprète du XXe siècle. Une mélodiste extraordinaire, à l’origine d’une œuvre unique.

Avec Lee Maddeford au piano, vous reprenez ses tubes les plus célèbres?

Un ou deux seulement – Ma plus belle histoire d’amour, c’est vous, Nantes… Mais il y a beaucoup de chansons plus méconnues – ou connues des seuls amoureux de Barbara.

On entend aussi des chansons de vous?

Une seule, la toute première que j’ai écrite. Elle répond à Dis, quand reviendras-tu?, sa première vraie chanson d’amour à elle, et la première que j’aie découverte, au début des années 60. J’ai mis en parallèle ces titres, composés au même âge, à 27 ans. J’interprétais la mienne dans mes premiers tours de chant, il y a une quarantaine d’années. Le texte en est assez brutal. Dans le spectacle, elle me sert à poser les fondations du dialogue entre Barbara et moi, à partir desquelles on chemine différemment. Je suis plus frontale qu’elle, et en même temps plus deuxième degré. Plus militante aussi. Sur scène, je discute de tout cela avec elle. Je la prends à partie sur la question de la prostitution, qu’elle idéalise, du féminisme… Vers la fin, je dis des choses sur l’amour qui peuvent sembler consensuelles, mais qui ne le sont pas du tout. Par les temps qui courent, il faut dire que l’amour existe, qu’il est universel, qu’il faut y tendre. Il faut croire que demain sera meilleur, sinon arrêtons tout de suite. A 68 ans, je reste attentive aux moindres secousses de l’amour.

Les années sont-elles plus pesantes pour l’actrice ou pour la chanteuse?

Les deux. Mon problème, maintenant, c’est la mémoire. J’ai des problèmes avec ça tous les soirs. Que faire: assumer? Poser les plaques? Ma Barbara est un spectacle compliqué, les chansons et le texte sont très élaborés. Heureusement, je ne mets que moi en danger, je ne plante pas des partenaires. Et ma voix reste plus jeune que mon âge!

L’Anneau Hans Reinhart que vous avez reçu en 2013, ça change quoi?

En dehors de la profession, les gens ne savent pas ce qu’est l’Anneau Reinhart. Rares sont les comédiens qui l’ont reçu, il va en général à des metteurs en scène, forts d’une «œuvre». J’ai choisi quant à moi de participer à un théâtre engagé, politiquement et poétiquement. Depuis le Théâtre populaire romand, c’est une trajectoire que j’ai tracée sciemment. Ça peut créer une œuvre…

En plus des chansons que vous avez composées…

J’ai arrêté d’en écrire assez vite. Je n’avais plus le temps, je devais reprendre mon métier de comédienne, et je n’avais pas envie de faire carrière dans la chanson. Sans quoi j’aurais de toute façon dû m’installer à Paris. J’en ai eu la possibilité, mais je n’ai pas fait ce choix. J’avais mon fils, son père… L’indépendance économique, c’est la base du féminisme. Une femme mariée au service de son foyer, c’est un genre de prostitution à domicile. Il vaut mieux être seule! Aujourd’hui, après les ruptures, c’est bon de compter sur ses propres richesses. Même si certains chagrins perdurent.

Un regret?

Sans enfant, je serais partie en France. Ici, il ne se passe rien sur le plan de la chanson. Il n’y a pas d’émulation. Il n’y a d’ailleurs que très peu de jeunes chanteuses romandes.

Ma Barbara La Comédie, jusqu’au 20 déc., 022 320 50 01, www.comedie.ch (TDG)

(Créé: 27.11.2015, 18h20)

«Ma Barbara», notre Yvette!

Conçu par David Deppierraz, le fils d’Yvette Théraulaz, un décor à claire-voie. Comme un cageot géant, qui sied aux demi-teintes propres tant à l’artiste présente sur scène qu’au fantôme convoqué de Barbara. Au costume noir de la chanteuse et comédienne – jusqu’au diadème et aux mitaines –, répond une longue écharpe rouge en cours de tricotage. Hommage à Monique Serf de son vrai nom, inconditionnelle du couple laine et aiguille, et métaphore du dialogue que tisse notre Yvette pendant une heure et demie. «Notre Yvette»? Oui, car malgré les déraillements occasionnels, celle qui nous avait offert Les Années en 2013 ne se contente de loin pas d’une reprise des titres fameux. Sous la direction de son complice Philippe Morand, accompagnée au piano par l’acrobate Lee Maddeford, elle prend à rebrousse-poil l’interprète de Göttingen, la houspille, la contredit, la brusque même. Si bien qu’au bout du compte, sur le petit ring du Studio André Steiger, notre poignante Yvette sort gagnante du match amical.

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