Pourquoi la Suisse s’offre 13 millions de vaccins contre une grippe qui tarde
GRIPPE A (H1N1) | La Confédération a déboursé 84 millions de francs pour ses vaccins. Etait-ce la bonne stratégie? A-t-elle subi la pression des pharmas? Enquête sur les dessous d’une pandémie gérée à coups de conditionnels. 
© AFP | Les sociétés pharmaceutiques
NADINE HALTINER | 01.10.2009 | 00:00
«Elle arrive!» Marie-Thérèse Porchet défile toujours sur le petit écran clamant que la fameuse grippe A (H1N1) est à nos portes. Pourtant, force est de constater que personne ne sait quand elle arrivera. Depuis six mois, la maladie ne cesse de se jouer des médecins, de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des gouvernements. D’abord dangereuse, on l’a taxée de meurtrière, avant de la déclarer contagieuse puis «assez bénigne». Un flou qui n’a pas empêché les pays occidentaux de débourser des milliards pour des vaccins dont on ne sait pas s’ils seront utiles et prêts à temps.
Dans cette course à l’immunité, la Suisse a battu un record européen en faisant la plus grosse commande de vaccins de son histoire: 13 millions de doses pour 7,5 millions d’habitants! Soit quasi 30% de plus que la France (94 millions pour 65 millions de citoyens) et quasi trois fois plus que l’Allemagne (50 millions pour 82,5 millions d’âmes). Pareille mobilisation est impressionnante, mais intrigue à l’heure où la pandémie devient aussi banale que la grippe saisonnière.
Pourquoi la Confédération a-t-elle acheté plus de vaccins que les autres pays?
La question est d’actualité quand on sait que l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) recommande de ne vacciner que deux millions de personnes (professionnels de la santé, enfants, malades chroniques…) et que le nombre de Suisses prêts à se faire piquer ne dépasse pas 50%. Pour Beda Stadler, directeur de l’Institut d’immunologie de l’Hôpital de l’Ile à Berne, la commande est énorme. «Je ne comprends pas que la Confédération achète 13 millions de doses pour une grippe qui tue moins que la grippe saisonnière pour laquelle nous ne commandons que 2 millions de vaccins par an.»
Mais pour l’OFSP, prudence est mère de sûreté. «Nous voulons pouvoir vacciner toute la population deux fois contre la grippe A si besoin», explique Katrin Hollenstein, porte-parole. «Si le virus devient plus virulent, nous serons heureux de pouvoir offrir la vaccination sans avoir à dire «désolés il n’y a rien pour vous», ajoute Claire-Anne Siegrist, professeure aux Hôpitaux universitaires de Genève et présidente de la Commission fédérale pour les vaccinations. Un privilège de pays riche!»
Mais derrière le discours officiel se cache aussi la pression des pharmas. «Lorsque nous avons passé commande, les sociétés pharmaceutiques nous ont fait comprendre que nous avions intérêt à acheter en une seule fois tous les vaccins dont nous aurions besoin, raconte une source de la Confédération. C’était la seule garantie pour que la Suisse figure sur la liste des premiers pays livrés. Nous n’avions guère le choix.»
Combien la Suisse a-t-elle payé pour une dose de vaccin?
Plusieurs chiffres ont déjà circulé. On sait par exemple que l’opération «pandémie» (campagne de prévention, vaccination et hospitalisation) coûtera 130 millions, dont 84 pour l’achat des 13 millions de doses. Mais de ce montant, on ne connaît pas le prix d’une seule dose de vaccin. Et pour cause: alors que les montants payés par la France et l’Allemagne sont connus, la Suisse refuse d’en dire davantage, prétextant que les contrats sont confidentiels. «Un silence gênant, regrette Beda Stadler. Il s’agit tout de même de nos impôts!»
Selon nos sources, la Suisse paie environ 7 francs par vaccin. Ce tarif est une moyenne. Car deux contrats ont été signés, selon des tarifs différents, avec les laboratoires Novartis et le britannique GlaxoSmithKline. Il ne suffit donc pas de diviser 84 millions par 13 millions de doses.
La Confédération s’est-elle fait avoir par les pharmas?
«Les négociations avec les milieux pharmaceutiques furent un véritable bras de fer», confie notre source. Chaque Etat a discuté individuellement avec les pharmas, qui ont fait monter les enchères. Certains s’en sont toutefois mieux sortis que d’autres. C’est le cas de la Suisse. En ne payant que 7 francs la dose, le vaccin contre la grippe A lui coûte moins cher que celui contre la grippe saisonnière (environ 8 francs). En plus, elle paie bien moins que la France et l’Allemagne qui déboursent chacune entre 12 et 13 francs par vaccin antigrippe A!
Les vaccins arriveront-ils à temps?
«Nous l’espérons», répond l’OFSP. Reste que mardi, l’Union européenne a approuvé deux vaccins et annoncé que les injections allaient commencer. Alors que fait la Suisse? «Le vaccin arrivera fin octobre», dit Swissmedic chargé d’évaluer le produit.
«Un retard risqué, prévient Beda Stadler. Les derniers indicateurs montrent que la grippe reprend au Mexique et aux Etats-Unis. Elle pourrait arriver en Suisse ces prochains jours.» Hier, plusieurs écoles du canton d’Uri ont dû fermer, des élèves ayant contracté le fameux virus.
«La Suisse aurait dû adopter une autre stratégie»
Aurait-on dû adopter une autre stratégie?
Pour la Confédération, «on est toujours plus malin après». Mais pour Beda Stadler, on a tout faux depuis le début. Ainsi, la Suisse n’aurait pas dû, il y a quelques années, laisser tomber son industrie de vaccins. «Si l’Etat possédait une telle industrie maintenant, il pourrait fabriquer lui-même ses vaccins au lieu de les acheter aux milieux pharmaceutiques.»
Du reste, avant de s’offrir un vaccin, la Suisse aurait dû d’abord développer un test de dépistage de la grippe A (H1N1) bon marché et rapide «pour savoir comment la maladie avance». «Enfin, conclut-il, du moment que l’OMS décrète une pandémie mondiale, un sommet européen aurait dû être convoqué pour que les gouvernements décident ensemble de ce qu’il y avait à faire. Ils auraient ainsi pu grouper leur commande de vaccins et obtenir un prix commun. Cela aurait évité que l’Europe devienne le terrain de jeu de l’industrie pharmaceutique.»
(nh)
Pourquoi la Suisse s’offre 13 millions de vaccins contre une grippe qui tarde?
Question bête : parce que quelqu'un au plus haut niveau politique ou uindustriel touche des pots de vins si la Suisse achête ces vaccins inutiles.