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Pour Boris Cyrulnik, «il faut donner une forme visible à la mort invisible»

INTERVIEW | La disparition du corps des victimes, comme c’est le cas dans la catastrophe du vol Rio-Paris, ajoute encore à la douleur de la perte d’un être cher. Interview d'un spécialiste.

© Olivier Vogelsang | Boris Cyrulnik

Jean-Noël Cuénod, correspondant à Paris | 02.06.2009 | 17:40

La disparition du corps des victimes, comme c’est le cas dans la catastrophe du vol Rio-Paris, ajoute encore à la douleur de la perte d’un être cher. Médecin, psychiatre, neurologue éthologue (étude des comportements) et auteur d’un grand nombre d’ouvrages sur la résilience Boris Cyrulnik nous explique ces processus qui entourent le deuil.

Pourquoi a-t-on besoin de voir le corps de l’être aimé qui vient de mourir ?

Il y a des centaine de milliers d’années, nos ancêtres néandertaliens ont inventé la sépulture pour cet être aimé qui n’était plus avec eux mais qui restait en eux. Ils auraient eu honte de le jeter comme une chose, ce qui aurait été une atteinte à sa dignité mais aussi à la dignité de tout le groupe. En offrant à ce proche une sépulture, ils ont créé un rituel en couchant les morts dans telle position pour les hommes, telle autre pour les femmes, en leur donnant des coquillages, en disposant autour de la sépulture des cailloux colorés de façon à ce que chacun sache qu’il ne s’agit pas d’un simple tas de pierres mais d’un signe qui montre qu’un être est mort dans le réel mais qu’il continue à vivre en nous, que nous reconnaissons sa dignité et la nôtre De ces rituels est née sans doute la nécessité de l’art. C’est aussi le point de départ de l’aventure humaine.

Et lorsqu’aucun corps n’est visible, comment faire ?

Après la Seconde Guerre mondiale et ses 36 millions de morts. Les disparus sans sépulture étaient particulièrement nombreux. Les familles qui avaient la certitude que leur être cher était mort, ont éprouvé du chagrin, une souffrance vive. Avec leur entourage, ils ont pu ensemble pleurer, chanter, invoquer la mémoire du défunt. Leur douleur était socialement reconnue. Et cette reconnaissance sociale leur a permis de faire leur rituel individuel, de ne pas oublier le défunt mais tout en continuant à vivre.
Les autres familles   celles qui ignoraient si leur fils, leur fille, leurs parents étaient encore en vie -  n’ont pas obtenu cette reconnaissance sociale de leur douleur et n’ont donc pas pu entreprendre ce travail de deuil, ce rituel individuel. Sans corps à honorer, à pleurer, ils vivaient un vague espoir qui les engourdissait dans une attente sans fin. Et cette situation a abîmé de nombreux êtres qui, en plus, étaient honteux de chaque moment de bonheur en se disant : « comment puis-je être heureux alors que mon enfant ou mon parent est, peut-être, mort ? » La souffrance née de la certitude que le proche est décédé ne permet pas d’oublier le défunt mais offre la possibilité de poursuivre la vie avec cette cicatrice.

Pour les passagers disparus du vol Rio-Paris, comment devrait-on procéder ?

Il faut alors inventer de rituels de formes différentes mais qui visent le même but, respecter la dignité des disparus et la nôtre. Durant la Première Guerre mondiale, on a ainsi créé la tombe du Soldat Inconnu pour tous ces morts trop défigurés pour être identifiés. Il est important que les proches des disparus soient entourés par la société, afin qu’avec cette reconnaissance sociale, ils puissent développer leur rituel de deuil personnel. Il est donc important qu’ils évoquent la mémoire de leurs disparus, qu’ils écoutent les discours à leur intention, qu’ils puissent dire à la société qu’ils les aiment encore. Tout ce qui peut leur permettre d’entreprendre ce travail doit être fait: identification de la zone d’accident, afin d'en faire un cimetière marin, où ils pourront rendre un hommage public et intime.
L’important est de donner une forme visible à la mort invisible.




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