Jacques Sapir: «La crise vient de la politique libérale des années 80»
CONTRE-COURANT | L’économiste français plonge dans les racines de la crise. Et annonce la mort prochaine de l’OMC.
© PIERRE ABENSUR | Le Français Jacques Sapir est un économiste et un intellectuel aussi respecté que provocateur. «Tous les signes de la crise étaient présents en 2007 déjà. Mais on a laissé la situation empirer jusqu’à la faillite de Lehman Brothers.»
PIERRE-YVES FREI | 11.03.2009 | 00:01
Professeur à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales (EHESS), le Français Jacques Sapir est un économiste et un intellectuel aussi respecté que provocateur. Peut-être est-ce dû aux sympathies gauchistes qu’il entretenait quand il était étudiant et qu’il n’a pas totalement oubliées. A l’invitation de Claude Gonet, directeur de la banque Julius Bär, il donnait hier soir une conférence sur la crise financière et économique
Quelle est l’origine de la crise actuelle?
Si des gens se sont tant endettés, particulièrement aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Espagne, c’est qu’ils ont été poussés à le faire. Pendant des années, quand les revenus des ménages n’ont pas stagné, ils ont diminué. C’est ce que j’appelle la déflation salariale, qui nous a conduits à une distribution des revenus pareille à celle de 1929. Un millième des plus riches accumulaient en 2007 8% de la richesse alors qu’au début des années 80, ce taux n’était que de 2%.
Comment en est-on arrivé là?
En grande partie à cause de la grande vague libérale du début des années 80. Avec des Reagan, des Thatcher ou encore des Delors, en France. Oui, Jacques Delors! Entre 1983 et 1988, on note en France une chute des revenus et une hausse des profits. Cette détérioration des revenus s’est aggravée depuis 2000-2001.
La globalisation et les économies émergentes l’expliquent aussi, non?
Absolument. Et si la tâche leur a été aussi facile, c’est que ces pays émergents avaient l’avantage de ne pas avoir le poids de nos politiques sociales et nos préoccupations écologiques. Il faut mettre au point un autre système que celui de l’OMC. Basé sur des taxes sur les échanges commerciaux avec les pays qui n’ont pas mis en place certains standards sociaux et écologiques. Ces taxes pourraient être prélevées puis reversées au moment où les pays auraient atteint ces critères.
On peut douter que la Chine accepte un tel système...
Il est toujours difficile de mettre sur pied un système multilatéral. Si la Chine s’est montrée si prédatrice sur le plan des échanges commerciaux, c’est en partie à cause du FMI et des Etats-Unis. Ces deux derniers n’ont pas pu donner les bonnes réponses à la crise asiatique de 1997-98 qui s’est ensuite étendue à la Russie puis à l’Amérique latine. Au final, en Asie, c’est la Chine qui a joué le rôle de stabilisateur en ne dévaluant pas le yuan et en conférant un avantage commercial à ses voisins. Parce qu’elle a naturellement des ambitions de puissance régionale, la Chine a pris conscience qu’elle risquait à nouveau de devenir le banquier de l’Asie. D’où sa politique commerciale qui lui permet d’atteindre en 2008 des réserves de change de 1900 milliards de dollars.
Que pensez-vous des réponses à la crise actuelle?
Elles arrivent trop tard. Tous les signes de la crise étaient présents en 2007 déjà. Mais on a laissé la situation empirer jusqu’à la faillite de Lehman Brothers. Aujourd’hui, la vraie question c’est comment sauver les banques. En les recapitalisant? Mais quand cette recapitalisation s’arrêtera-t-elle? Regardez le cas de l’assureur américain AIG. Faut-il constituer des sociétés de défaisance pour isoler les actifs toxiques? Mais à quel prix faut-il les acheter? Faut-il penser aux banques ou aux contribuables? Il n’y a pas de bonne solution. La preuve, les Etats-Unis ne cessent d’hésiter entre ces deux solutions. L’autre incertitude vient du dollar. La dette américaine va atteindre 1900 milliards de dollars en 2009 par émissions de bons du trésor. Ces bons ne trouveront pas tous acquéreurs sur les marchés. La Réserve fédérale devra les acheter en faisant fonctionner la planche à billet. Avec un risque inflationniste. Et une baisse de la valeur du dollar. Jusqu’où et avec quelles conséquences, c’est là la question que nous nous posons tous.