Jocaste aime Œdipe sans complexe
Théatre | A la Comédie, la reine s’incarne grâce à l’impeccable Véronique Mermoud.

© Isabelle Daccord | «Jocaste Reine», à la Comédie. Les dieux sont tombés sur Jocaste la Thébéenne (Véronique Mermoud, au premier plan).
LIONEL CHIUCH | 23.11.2009 | 00:00
Une femme et une mère. Qui, dans les deux cas, aime. Et les dieux, aux desseins capricieux et aux colères si promptes, n’y pourront rien changer.
Jocaste est une femme libre sur la scène de la Comédie. Et si elle a des comptes à rendre, c’est uniquement aux siens et à son cœur. Le ciel peut toujours attendre. C’est sur terre que s’exerce son règne, car cette femme de cœur est aussi une femme de combats. Elle se bat pour son peuple et pour que le voile des secrets demeure intact. Aux fausses résolutions, notamment psychanalytiques, elle oppose la suprématie de l’amour.
Violence des hommes
Nancy Huston signe, avec ce qu’il faut de décalage et d’humour, une édifiante descente de l’Olympe (et du divan). Sur les flancs du mont sacré se croisent Jocaste et Œdipe, son fils et époux. La première pose un regard tendre et lucide sur sa filiation, le second fixe les yeux sur un destin auquel il se soumet. C’est pourtant à Jocaste qu’il revient de voir le plus loin et avec le plus d’acuité.
C’est une parole, aussi, qui lui est consentie. Voilà qu’elle parle, Jocaste, et que chaque mot éclaire, non pas la fable, mais la femme qu’elle est. Pour ce qui est d’interroger le mythe, il y a ce fougueux coryphée vêtu de rouge qui prend plaisir à en souligner les incohérences. Sa partition, volontiers ironique, adoucit la musicalité trop pompeuse du tragique.
Dommage que, soucieuse de «remplir» sa Jocaste, Nancy Huston ait négligé de lester les personnages masculins: ainsi qu’en témoignent les scènes de combat muettes entre les fils de la reine, la violence seule semble les animer. N’eût-il pas mieux valu mettre en résonance les tourments des unes et des autres pour affermir la densité humaine de Jocaste? La mise en scène de Gisèle Sallin, à l’esthétique diaphane et raffinée, participe à son tour de ce clivage. A croire qu’au rouge nuancé des menstrues répond celui, uniforme, du sang versé par les hommes.
On n’en boudera pas pour autant son plaisir. Celui d’une langue musicale au propos souvent sacrilège, qui opère d’autant mieux qu’elle est très bien servie. Dans le rôle-titre, Véronique Mermoud fournit sa part de chair à une Jocaste meurtrie et néanmoins résolue. Freud n’a qu’à bien se tenir.
❚ Jocaste Reine. A la Comédie de Genève, jusqu’au 29 novembre. www.comedie.ch