Gogol et Tolstoï en visite à Cologny
LITTERATURE | La Fondation Bodmer présente des manuscrits russes, venus de Saint-Pétersbourg. Au centre: Pouchkine. 
© DR | «Apocalypse raisonnée». Manuscrit vieux-croyant de la fin du XIXe siècle. «La face cachée de la lune» pour Charles Méla.
ÉTIENNE DUMONT | 15.05.2009 | 00:03
Changement de décor. Des berges de la Seine, la Fondation Bodmer passe aux rives de la Neva. Après ceux de la NRF, le musée privé colognote (autrement dit de Cologny) propose des manuscrits «de Pouchkine à Tolstoï». L’exposition s’intitule Trésors du siècle d’or russe. Elle offre par ailleurs au visiteur une suite d’un autre métal. «Nous montrons aussi le siècle d’argent, autrement dit les années 1900 à 1940», explique le directeur, Charles Méla.
Mais comment une telle manifestation a-t-elle pu se monter chez nous? «C’est très simple», répond comme toujours le professeur Méla. Tout est né d’un cheminement commun, à la Faculté de lettres genevoise, avec le slavophile Georges Nivat. «Je n’ai pas besoin de vous rappeler son importance. L’homme a connu Nabokov. Pasternak. Il a accueilli chez lui toute la dissidence soviétique…»
Le choc vieux-croyants
Bref. Charles Méla et son ex-condisciple se sont retrouvés à Saint-Pétersbourg. Ils allaient voir les collections de la Maison Pouchkine, créée en 1905, qui n’abrite pas moins de trois millions de documents. «Et là, c’est le choc. Il y a les originaux de tous ceux qui ont fait le siècle d’or, à commencer par Pouchkine, mort en 1837.»
Ce coup de cœur allait se voir suivi d’un autre. L’actuel directeur, Vsevolod Bagno, «avec qui Georges Nivat entretient une parfaite connivence», leur montre les créations des vieux-croyants, effectuées en plein XIXe siècle. «La face cachée de la lune.» Schismatiques depuis 1650, les vieux-croyants, qui existent toujours, ont en majorité refusé toute évolution. Ce sont un peu les Amish russes.
Naît rapidement, dans le cerveau actif de Charles Méla, l’idée d’une exposition. Elle réunirait les deux moitiés d’une même culture. Il y aurait d’un côté la littérature urbaine, avec ses aspects douloureux et compassionnels. De l’autre des manuscrits hallucinés, à composantes apocalyptiques. Du côté de Moscou, et plus encore dans les campagnes, on n’avait pas la plume joyeuse au XIXe siècle!
Refus pour Pouchkine
Le professeur Bagno dit oui à tout. Sauf à Pouchkine. Il faut d’ailleurs une autorisation spéciale pour voir ses manuscrits. Si le directeur pouvait laisser sortir pour la première fois de Russie des pages de Gogol ou de Tolstoï, il restait aussi impossible d’exporter les feuilles de Pouchkine que de déplacer les os de saint François d’Assise…
Le tapuscrit de «Jivago»
Rassurez-vous! Aériennes et aérées (ce qui n’est pas la même chose), les vitrines de la Fondation Bodmer recèlent des pièces extraordinaires, tant pour les lettres russes que pour les écrits populaires, sans compter ce moment étonnant, vers 1880, où les deux options se rencontrent pour donner le style «vieux Russe». Il y a des brouillons de Dostoïevski pour Les frères Karamazov. Des dessins de Gogol. Des lettres de Tolstoï…
Tout n’est pas venu de Russie. Des collectionneurs genevois ont prêté. La Bibliothèque polonaise de Paris a fait l’appoint. La Fondation Bodmer elle-même n’est pas démunie. Elle a par exemple récemment intégré le tapuscrit (manuscrit tapé à la machine) du Docteur Jivago de Pasternak. «La Fondation Neva, créée par des Russes à Cologny, a également acquis pour nous l’édition originale d’Eugène Onéguine, plus un carnet comportant quelques vers écrits par Pouchkine.»
Précisons que cette exposition de prestige comporte un somptueux catalogue, sur un beau papier, paru aux Editions des Syrtes. Il a été écrit comme il se doit sous la supervision de Georges Nivat. Les textes se révèlent cultivés et clairs. Deux qualités trop souvent contradictoires.
❚ «Trésors du siècle d’or russe», Fondation Bodmer, 19-21, route du Guignard, Cologny, du 15 mai au 13 septembre. Tél. 022 707 44 33, site www.fondationbodmer.org. Ouvert du mardi au dimanche de 14 h à 18 h.