«Je crains plus les vivants!»

vocation | Depuis toute petite, elle voulait maquiller les morts. Thanatopractrice, Camille dispense les ultimes soins.

© Magali Girardin | Camille Henry dans son laboratoire. Elle prépare les corps des défunts selon une méthode qui permet une meilleure conservation tout en maintenant une apparence de vie.

ESTELLE LUCIEN | 31.07.2010 | 00:01

Non, ses clients ne sont pas ennuyants. «Avec eux, le contact est facile.» C’est avec humour et le sourire que Camille Henry parle de son drôle de métier.

Elle est thanatopractrice et ses «clients», comme elle les appelle, ont tout juste quitté le monde des vivants. Elle leur prodigue les ultimes soins et les revêt d’une dernière touche d’humanité. «C’est une vocation. Quand j’étais enfant, je disais que je voulais maquiller les morts.» Elle a pourtant attendu la quarantaine pour réaliser cet étrange souhait. «Je n’aurais pas pu le faire à 25 ans, il faut avoir un peu de bouteille.»

Camille a donc été déléguée médicale et mère au foyer jusqu’au jour où la vie l’a obligée à retrouver une activité professionnelle. Et son désir d’enfant de refaire surface. Elle s’est renseignée, a fait des stages en morgue et a appris le métier en France, faute de formation en Suisse.

Depuis cinq ans maintenant, Camille Henry pratique la thanatopraxie, une méthode qui ne se limite pas à la seule toilette des morts. Le souci est ici de prolonger la conservation des corps, «soit plusieurs jours», précise la professionnelle, tout en maintenant une apparence de vie. C’est dans son laboratoire, une pièce climatisée, décorée d’un simple carrelage blanc, que la thanatopractrice, gants turquoise et blouse blanche, œuvre en solitaire et avec concentration. «Je fais très attention à l’identification. Une erreur ou une inversion n’est pas tolérable», confie-t-elle.

Conserver l’aspect naturel

La grande opération de son travail consiste à remplacer le sang du trépassé par du formol teinté. Elle incise au scalpel 3 cm à la carotide et «une pointe de couteau» au niveau du cœur. Par un système de vases communicants, Camille injecte à la place du sang 10 litres de liquide synthétique. Elle masse ensuite les membres pour le répartir. «Le corps retrouve une couleur normale et reprend du volume.» Cette action évite la décomposition des tissus et les odeurs.

Camille vide également les cavités. «Je me balade dans tous les organes.» Elle manie aussi l’aiguille pour coudre la bouche. «Car, explique-t-elle, au bout d’un certain temps, la mâchoire s’affaisse.» De même, elle couvre les yeux d’un capuchon transparent qui masque l’inévitable enfoncement des globes oculaires. Mais aucune de ces interventions n’est visible, pas même les incisions. «Je les referme avec de la colle pour faux ongles. C’est un truc à moi.

Comme ça, on ne voit rien.» Tous ses outils – matériel de chirurgien pour l’essentiel, quelques crèmes hydratantes, «beaucoup de coton» – tiennent dans deux grosses valises noires. S’y nichent également quelques palettes colorées et toutes les nuances de fond de teint.

Ce n’est qu’en dernier lieu que Camille «maquille» le visage du défunt. «Mais je ne charge jamais. J’essaye de conserver l’aspect naturel, de sorte que les proches puissent le toucher et même l’embrasser.» Il faut entre une heure et demie et deux heures pour préparer un corps. «Je peux en avoir jusqu’à cinq ou six par jour.»

«C’est physique»

La tâche a ses désagréments. «C’est physique, explique la thanatopractrice, qui doit parfois faire appel à un collègue pour soutenir, retourner, vêtir un grand gabarit. Et puis il faut supporter les odeurs.»

Et la mort? «C’est un non-sens d’avoir peur des morts. Je crains plus les vivants!» C’est bien de ce côté-là, du côté de la vie, que le métier de Camille est sans doute le plus délicat. «Parfois, les familles demandent à pouvoir habiller leur parent. Ce que j’accepte. Mais là, ce n’est pas évident. Il y a des larmes et beaucoup d’émotion», confie-t-elle. Pas évident non plus quand c’est sa propre mère qu’elle retrouve entre ses mains. «C’était difficile, mais je n’aurais pas voulu que quelqu’un d’autre s’en occupe.»

Difficiles, encore, les situations où cette mère de famille fait face à des drames humains, intimes, qui font écho à sa propre histoire. «Si la personne décédée est du même âge que moi, c’est dur.» Il y a bien sûr les enfants. «Non, j’avoue, là, j’ai beaucoup de peine.»

Dans ces contextes de douleur et de deuil, sa présence féminine est toujours bien accueillie et efface l’image sinistre du croque-mort. «Ce mot ne me gêne pas.» Et la dame en blanc tient sa récompense. «La reconnaissance des familles est immense. On me dit merci de l’avoir fait si beau.»




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