«Home», le pari fou et réussi d’Ursula Meier
CINÉMA | La cinéaste, pour son premier film de cinéma, a séduit Isabelle Huppert.
© DR | L’une des images fortes de «Home». Une famille vit dans sa maison au bord d’une autoroute désaffectée. Le jour où celle-ci ouvre, leur équilibre vacille.
PASCAL GAVILLET | 15.10.2008 | 00:00
Un vrai sens de l’écriture, une démarche authentique, une vision du cinéma et une certaine démesure. Il y a de tout cela chez Ursula Meier. La cinéaste, qui a toujours partagé son temps entre la Suisse (Genève), la France voisine et la Belgique, mise gros avec Home. Un premier long-métrage cinéma au budget conséquent, compliqué techniquement - tournage en Bulgarie, aire d’autoroute à aménager, maison à construire -, avec une star devant l’objectif - Isabelle Huppert - et une exigence qui semble être l’un des mots-clés d’Ursula Meier. C’est d’ailleurs sous cet angle que nous attaquons avec elle cet entretien.
Dans le fond, votre exigence se retrouve à tous les stades du film. Ne serait-ce que dans le choix du lieu de tournage, au fin fond de la Bulgarie.
Si je n’avais pas eu cet endroit, je n’aurais pas tourné du tout. Il me fallait ces paysages, ce lieu où je pouvais tout réinventer. Au fond, c’est un film qui fait d’abord confiance au cinéma et à l’écriture.
Justement, en gros, comment définiriez-vous votre film?
Comme un road movie à l’envers et une fable réaliste. Mais parvenir à cet équilibre n’était pas évident. C’est l’histoire d’une famille qui vit en vase clos loin du monde. Mais je ne voulais absolument pas raconter le passé de cette famille. Il y a l’idée que tous ont dû un jour vivre quelque chose de difficile et qu’ils ont déniché cet endroit idyllique. Mais tout cela, c’est de l’ordre du ressenti dans le film. A partir du moment où l’autoroute va ouvrir aux abords de leur maison, le monde les rattrape et leur harmonie apparente se fissure.
Comment est né le projet?
En voyant des gens vivre comme ça, dans une maison au bord de l’autoroute, sur l’axe Bordeaux Paris. J’ai aussi vu des maisons à l’abandon, murées. Je me suis rendu compte à quel point cette situation était cinématographique. Tout comme le bruit. Celui des voitures qui foncent sur l’asphalte. C’est le moteur du film. A l’écriture, ce son était déjà présent, pour moi. J’avais même besoin d’en écouter.
Et pourquoi avoir gommé tous les repères usuels, notamment les références sociales et géographiques?
Il ne faut absolument pas qu’on sache où on est, c’est totalement voulu. Ni le lieu, ni le pays, ni le passé des caractères. Mais c’est extrêmement difficile de tout effacer. Il faut faire attention à tout. Un simple costume peut trahir. C’est pour cela que les costumes que met la mère peuvent paraître contradictoires d’une séquence à l’autre.
La mère, c’est donc Isabelle Huppert. Comment celle-ci a-t-elle accepté le projet?
Elle a eu un vrai coup de cœur. Nous avions un ami commun, Joachim Lafosse, avec qui elle a tourné Nue propriété. J’avais déjà pensé à elle lorsque j’écrivais. Je lui ai fait passer le scénario et elle a répondu en quelques jours. Elle était séduite et m’a dit avoir senti une vraie proposition de cinéma. Mais je ne lui étais pas inconnue. Elle avait même vu Des épaules solides, mon précédent film (ndlr: long-métrage réalisé pour Arte en 2002). Elle est fidèle à plusieurs cinéastes comme Claude Chabrol ou Michael Haneke, et aussi très à l’écoute des jeunes auteurs.
Aviez-vous des appréhensions à l’idée de diriger une star?
Au début, on se dit c’est Isabelle Huppert. Puis en quelques heures, tout cela se dissipe. Le côté star ne m’impressionne pas. Mais c’est vrai que quand elle est là, on voit tous ses grands titres défiler dans sa tête. Sur le plateau, il suffit de lui donner des pistes et elle fait sa chimie elle-même. Elle est très intuitive. Et elle avait l’air heureuse. Au début, elle visionnait les rushes avec nous. Aussitôt qu’elle s’est sentie en confiance, elle ne les a plus regardés.