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La Une | Lundi 26 juin 2017 | Dernière mise à jour 03:08

La traque du futur Neymar cache un business sans foi ni loi

ReportageAu Brésil, des millions d’enfants rêvent de devenir une star du foot. Des travailleurs utilisent ce potentiel pour œuvrer dans les favelas. Mais derrière les fantasmes, il y a une face sombre.

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A quelques heures du début de la Coupe du monde, les images de la Seleção tournent en boucle sur les chaînes de télévision brésiliennes. On connaît tout des joueurs: ce qu’ils mangent, combien ils pèsent et même comment s’opèrent les massages de leurs jambes musclées. On ne sait pas si leurs performances parviendront à faire oublier les coûts exorbitants de la Coupe du monde, que beaucoup critiquent ici, mais on admire Neymar, ce modèle absolu de la réussite brésilienne. D’ailleurs, son portrait s’affiche un peu partout dans les rues de Rio de Janeiro, vantant les mérites de toutes sortes de produits, d’une huile de moteur à une carte de crédit incitant chacun à «lancer sa carrière».

Au pied de la Rocinha, gigantesque favela de Rio de Janeiro où vivent 200 000 personnes, un imposant complexe sportif abritant une école de football contraste avec l’enchevêtrement des bâtisses qui le surplombent. «Il faut montrer à nos enfants le chemin le plus sûr», proclame un poster géant à son entrée. Pour accompagner le slogan, un portrait d’une autre idole du football, Leonardo Moura, qui a joué dans les équipes les plus populaires de la ville, Botafogo, Vasco da Gama, Fluminense et aujourd’hui Flamengo.

Ce foot qui pacifie

Utiliser le football pour faire du social; faire en sorte que les gosses de ces quartiers où s’infiltre le trafic de drogue filent plus droit que beaucoup de leurs aînés. Tel est donc le sens du message et son enseignement se pratique plus que jamais de manière encadrée dans les favelas dites «pacifiées». Tout cela sous l’œil vigilant des fameuses UPP, les brigades de police qui y ont établi leurs quartiers.

Tous les matins, Leandro Martins, prof de gym et travailleur social à ses heures, arpente au guidon de sa motocyclette les rues escarpées de la Rocinha. Au cœur de la favela, il rejoint un terrain de football flambant neuf, offert par la Municipalité. Le parterre synthétique scintille sous le soleil, carré vert d’exception au milieu de la misère. «Quand je suis arrivé ici, il y a trois ans, 70% des enfants de la favela n’allaient pas à l’école. Aujourd’hui, tout le monde y va. Le football apprend aux enfants la solidarité, il structure leur vie», explique Leandro, qui œuvre bénévolement sur ce gazon synthétique.

Chaque matin, il commence par vérifier que tous les jeunes qui désirent taper du ballon disposent de chaussures. De généreux donateurs les équipent, mais il faut sans cesse les relancer. L’après-midi, après l’école, un autre entraîneur prend le relais, avec une mission dès lors plus sportive que sociale: améliorer sans cesse leur technique et, qui sait, permettre à un ou deux gosses de quitter leur favela…

Obsession collective

C’est qu’au Brésil, le foot n’apprend pas seulement la vie en communauté. Il est aussi, comme ailleurs en Amérique latine, un vecteur fortement idéalisé d’ascension sociale. «Il faut montrer à nos enfants le chemin le plus sûr»… C’est là que le slogan s’affichant au pied de la favela prend un autre sens. Les pauvres devenus multimillionnaires grâce au football sont érigés en modèles à imiter. Au Brésil, comme dans toute l’Amérique latine d’ailleurs, «les telenovelas et l’omniprésence du culte du ballon rond à la télévision entretiennent un double fantasme dans les familles modestes: celui qu’on ne peut sortir de la pauvreté qu’en devenant trafiquant ou un célèbre joueur de foot. Entre ces deux histoires, c’est vite choisi: les parents sont prêts à accueillir à bras ouverts tous ceux qui viennent leur promettre qu’ils transformeront leur progéniture en une brillante star du football. Et des enfants se vendent ainsi pour 200 dollars», soutient Juan Pablo Meneses.

Ce journaliste chilien est l’auteur d’une grande enquête menée à travers toute l’Amérique latine sur ce business, terrain où se côtoient des impresarios très improvisés, des agents cyniques et les machines à recruter que sont les grands clubs européens. Dans son livre (Niños futbolistas, paru en 2013, non traduit en français), il montre les rouages et les conséquences de cette grande chaîne de marchandisation des joueurs de football, dont le monde entier, complice, ne veut retenir que les rares «success stories» dont nous gave la télévision.

Partout dans le monde, les Neymar et autres Messi font rêver les enfants. Partout, on sélectionne les meilleurs. Mais en Amérique latine, ces fantasmes de la réussite par le foot donnent dans la démesure. «A 9, 8, même 7 ans, il n’est pas rare qu’un enfant ait été «repéré» et qu’il parte jusqu’en Europe pour des tests. Mais combien, au prix de nombreux sacrifices, arrivent véritablement à percer? On glorifie les rares qui ont réussi, mais en termes statistiques, le résultat est proche de zéro», dénonce le journaliste chilien.

Le rêve de David

David, 13 ans, fait partie de ces enfants talentueux que l’on a repérés très tôt, au vu de ses dribbles hors pair, répétés et répétés encore entre les murs des baraques de la Rocinha. Le club de Botafogo lui a ouvert ses portes: tous les jours, il fait deux heures de bus à l’aller, deux heures de bus au retour pour aller s’entraîner dans l’antre de l’une des célèbres équipes de Rio, avec une finalité bien précise. «Mon rêve est de devenir joueur professionnel», confie-t-il, en précisant que s’il réussit, il ira «là où on lui offre quelque chose d’intéressant». Son but est de gagner beaucoup d’argent pour aider sa mère, qui vit dans la favela. «Enfant, Maradona disait vouloir gagner la Coupe du monde; aujourd’hui, les enfants latino-américains voient le foot comme un salut pour leur famille», dit encore Juan Pablo Meneses.

Inutile de demander à David de nous faire une démonstration de son talent: «Je n’ai pas le droit de jouer en dehors du club, à cause des risques de blessure», explique-t-il. David a une sorte de parrain qui «veille» sur son développement sportif. On aurait voulu lui demander sur quelle base reposent les accords passés avec Botafogo et quel est son rôle exact. Bien que le rendez-vous fut arrangé, il ne se montrera pas ce jour-là. Sur le gazon si vert de la Rocinha, la plupart des enfants rêvent eux aussi de devenir un jour des «cracks», comme on dit ici, les nouveaux Neymar, Thiago Silva ou Fred, ces stars de la Seleção qui éblouiront les foules durant la Coupe du monde. Tout les y encourage, car le culte du football se pratique en permanence au Brésil. La sélection des talents se fait à travers les fameuses «peneiras» (système de la passoire), ces concours de masses qui s’organisent régulièrement dans tout le pays pour sélectionner les enfants les plus prometteurs. Il y a aussi toutes sortes d’initiatives sponsorisées par des grandes marques, de même que des concours par vidéo. Au bord des terrains, le samedi matin, les parents de la classe moyenne qui assistent aux matches filment chaque geste avec leur téléphone portable. Pas question de rater une prouesse apte à montrer sur Internet que le fiston est doté d’un talent hors norme.

Travail infantile

La semaine dernière, la Coupe Red Bull a permis la sélection de cinq enfants doués de la Rocinha, qui se sont aussitôt envolés pour São Paulo. Changement de décor immédiat pour des mômes ayant grandi dans la favela: là-bas, ils recevront une formation poussée dans une école de football qui prend tout en charge. Ils ne retrouveront leurs parents que le week-end.

Cette quête poussée du futur Neymar inquiète le bureau brésilien de l’Organisation internationale du travail (OIT), basé à Brasília. En 2012, alertée à l’idée que la Coupe du monde n’amplifie encore le phénomène, l’OIT a sommé les autorités brésiliennes de mettre de l’ordre dans les systèmes de formation. «Ces intermédiaires œuvrent dans le repérage des talents pour les proposer à des agents plus confirmés, aux services des clubs, jusqu’en Europe. Chacun prend son pourcentage au passage, et les clubs, bien souvent, paient les familles pour faire venir des enfants à l’essai», décrypte Juan Pablo Meneses. Ces contrats sont officiellement inexistants, mais un club européen peut débourser jusqu’à 5000 euros pour «inviter» un môme doué à participer à des entraînements en Europe.

Tout cela tend à «encourager le trafic de mineurs», dit l’OIT. Plusieurs études ont aussi été menées sur cette problématique, démontrant les séquelles physiques et psychologiques qu’entraînent les rêves de réussite footballistique chez les enfants: blessures corporelles, déracinements familiaux, faillite scolaire.

La mort d’un jeune de 14 ans, trop poussé par un club de Rio, a frappé les esprits. L’an dernier, le Ministère public du travail a demandé aux clubs de tout le pays de prendre des mesures pour garantir qu’aucun enfant et adolescent de moins de 14 ans ne soit soumis à un régime qui s’apparente à du travail infantile; ceux de plus de 14 ans doivent avoir un contrat d’apprentissage. Il a aussi interdit aux clubs d’entrer en négociation avec des intermédiaires.

Les lois du marché

Toutes ces mesures semblent pourtant dérisoires face à la réalité d’un secteur économique où d’énormes profits peuvent être réalisés sur la progression d’un jeune joueur brésilien. Auteur d’un livre qui vient de paraître (Le football brésilien, L’Harmattan, mai 2014), le géographe et spécialiste des stratégies de recrutement Bertrand Piraudeau confirme que les Brésiliens sont les joueurs qui rapportent les plus grands profits sur le marché des transferts. Débauché de Belo Horizonte pour 25 000 euros par le club de Cruzeiro, Ronaldo a vu son prix grimper au fil de ses transferts, pour passer à 42 millions d’euros au sommet de sa carrière, au moment où il fut transféré au Real Madrid. Depuis, les Neymar et autres Messi ont bien sûr continué à faire grimper les enchères.

Face à cette réalité monétaire, les clubs brésiliens – une réalité qui existe aussi en Argentine – sont devenus de simples machines à bonifier les talents indigènes. «Le but recherché n’est plus de gagner des championnats, mais de faire des opérations financières rentables. En transférant de jeunes joueurs vers des équipes étrangères. C’est ainsi que toute une série de partenariats se sont mis en place entre les clubs d’Amérique latine et les clubs européens», souligne Bertrand Piraudeau. Et que «le championnat brésilien s’est paupérisé au gré de l’exode de ses talents», ajoute l’ex-international brésilien Zico (lire son interview en page 22).

Ces partenariats raréfient la matière première que sont les joueurs d’exception, transférables dès leur majorité, et font donc grimper les prix. Conséquence: il faut les recruter de plus en plus jeunes et être au plus près du marché. Désormais, les clubs européens investissent eux-mêmes en Amérique latine pour trouver la jeune perle rare, en ouvrant des écoles de football et en payant des recruteurs. «Le risque est minimal pour les clubs: l’enfant footballeur est une matière première bon marché, que l’on peut jeter sans scrupule si l’on se trompe sur la marchandise, mais qui peut rapporter des millions si l’on tombe sur le gros lot. Messi en est le parfait exemple», relève encore Juan Pablo Meneses.

Manchester United en repérage

Dans la communauté de la Rocinha, on confirme cette politique prospective poussée venant du Vieux-Continent: «Il est clair que les grands clubs européens ont des contacts directs avec les formateurs qui œuvrent dans les favelas. Par exemple, Manchester United est venu voir des enfants l’année dernière. Il arrive qu’on nous appelle pour nous demander si on n’a pas repéré tel ou tel profil», explique Leandro Martins, le travailleur social de la Rocinha. Qui précise: «Mais nous essayons toujours de protéger les enfants, de les guider. Pour ces gosses, le travailleur social est un peu un deuxième parent, que l’on écoute.»

A Rio, comme à São Paulo, nombre de clubs européens ont ouvert leur propre école de football: le FC Barcelone bien sûr, le Real Madrid, Chelsea… Le Paris Saint-Germain a la sienne depuis décembre dernier. «A des fins seulement récréatives», précise par e-mail Sydney Bovy, responsable du projet pour le PSG. Une stratégie d’internationalisation des marques que sont les grands clubs de foot explique ces créations d’école, mais pas seulement.

Rêves d’Espagne

Dans le quartier de Botafogo, l’Espanyol de Barcelone ouvre sans problème ses portes aux visiteurs. Les familles qui inscrivent leurs enfants dans ce club sont de la classe moyenne carioca, souvent du quartier, et le font dans un but récréatif, même si le club fait sa promo de manière un peu différente: «Inscrivez-vous à l’Espanyol, c’est une opportunité réelle de devenir un athlète de haut niveau et de participer à des tournois nationaux et internationaux, avec des entraînements dans la ville de Barcelone, en Espagne», peut-on lire sur la porte d’entrée du club, qui recrute de 4 à 17 ans. Erik Vicente, responsable de la formation, n’est pas n’importe qui. En charge de la formation durant quinze ans au Vasco da Gama, c’est lui qui a déniché le talent carioca Philippe Coutinho, transféré à 16 ans à l’Inter Milan et aujourd’hui l’une des stars de Liverpool. C’était avant que la FIFA n’interdise le transfert intercontinental de mineurs. Il explique que deux fois par an, les responsables espagnols viendront «monitorer» les enfants du club. La première de ces sélections se fera en août. «Les meilleurs pourront aller passer des tests en Espagne.» Et si l’on repère de très grands talents? «Dans ce cas, le club fera s’installer toute la famille en Espagne. Le club finance tout, pour toute la famille». Erick Vicente reconnaît que tout cela favorise l’exode des talents brésiliens, mais à qui la faute? «Pour être compétitifs sur ce marché, les clubs brésiliens devraient investir davantage dans les infrastructures de formation, or seuls les clubs européens font cet effort».

Carton jaune avant le Mondial

Selon le règlement de la FIFA, un joueur mineur ne peut être transféré à l’étranger, sauf si la famille s’installe dans le pays «pour des raisons professionnelles». C’est en jouant sur cette subtilité que le FC Barcelone, entre autres, fait venir quantité d’enfants dans sa célèbre école de La Masia. Il y a deux mois, la FIFA condamnait le Barça pour avoir contourné les règles sur les transferts, avant d’accorder un effet suspensif à sa décision de l’interdire de transferts cet été. Le club catalan n’est de loin pas le seul à pratiquer de la sorte, mais l’affaire a fait l’effet d’une bombe. Juan Pablo Meneses y voit un lien direct avec l’effet Coupe du monde: «Avant le Mondial au Brésil, les instances dirigeantes du foot ont très certainement voulu donner un signal fort pour que cessent ces pratiques qui touchent particulièrement le continent latino-américain. Elles ont frappé le symbole, cette parfaite machine à recruter qu’est le FC Barcelone. Pas un enfant de moins de 10 ans talentueux dans le monde n’échappe à son fichage.»

Tout près du ciel

Tout le monde ne rentre pas dans cette frénésie de la chasse aux talents. Bien loin de ce business, Zé Luiz Oliveira, 48 ans, lui aussi travailleur social, œuvre depuis quinze ans pour apprendre aux enfants un football collectif, au sens de partage, à Santa Marta. Cette favela, sise sur les hauteurs du quartier de Botafogo, est pacifiée de longue date. Le petit terrain où Zé Luiz entraîne les enfants est niché au sommet de la communauté, sous le regard du Christ du Corcovado d’un côté et du bâtiment des forces de police de l’UPP de l’autre. De là, on a une vue imprenable sur Rio.

Le projet a été créé grâce aux aides de la Municipalité, mais celles-ci n’arrivent plus. Le terrain est rempli de trous. «Peut-être les aides reviendront-elles avec les prochaines élections», ironise Zé Luiz. Comme Leandro Martins, lui aussi se considère comme un deuxième père pour les enfants qu’il éduque. Selon lui, certains enfants auraient les capacités de progresser dans le foot et d’entrer en formation. «Mais les parents n’auraient de toute façon pas les moyens de les conduire au stade, dit-il. Mon rôle, c’est que ces enfants ne versent jamais dans l’univers de la drogue. C’est la seule victoire qui m’importe.» (TDG)

Créé: 11.06.2014, 15h24

Deux livres sur ce thème

Bertrand Piraudeau, «Le football brésilien», 2014, éditions L'Harmattan - Une analyse à la fois sociologique, anthropologique et géographique du football brésilien. Ce livre met notamment en lumière le poids des footballeurs brésiliens dans le football européen.

Juan Pablo Meneses, «Niños futbolistas», 2013, éd. Blackie Books (en espagnol) - Une enquête à travers toute l'Amérique latine sur le business des enfants footballeurs, où se côtoient des parents pauvres, des impresarios improbables et la logique des clubs européens prêts à tout pour trouver le nouveau talent du foot.

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